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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 18:45

A table

 

Pionnière, la nouvelle cuisine avait introduit saveurs et couleurs inhabituelles revivifiant les pratiques de table. Les designers cherchent aujourd'hui à communiquer le plus d'informations sensorielles possibles à travers leurs objets. La vue, l'odorat mais aussi l'ouïe et le toucher.(1)

 

(1) A ce propos on peut consulter l'ouvrage de Constance Rubini, "A table, les cinq sens convoqués autour de la table : vaisselle et couverts de François Bauchet" édition Grégoire Gardette, Nice, 2001.

 

 

CHAUD FROID sur le blanc.

 

Un texte indien du X ième siècle av. JC. (1)  raconte qu'un mont, sous l'action de démons facétieux, se mit à tourner sur lui-même comme une baratte céleste au milieu d'un océan de lait. Les objets pour la table que proposent les designers DEVEZAUD et POUJARDIEU semblent issus de ce barattage céleste, tellement leurs pièces rivalisent de blancs –lisses ou onctueux, sourds ou éclatants- selon qu'elles sont émaillées ou pas,  et de pureté dans les galbes.

Tellement leurs pièces aux galbes purs rivalisent de blancs –lisses, onctueux, sourds ou éclatants.

 

*Plateau à fromage  "recto-verso" de Vincent POUJARDIEU.

fabriqué par les porcelaines Faye à Limoges, distribué par la Sté Spirit, Bordeaux.

D'une extrême sobriété de ligne, la texture –un biscuit neigeux et compact- est imperméable et donc d'une hygiène parfaite. Le designer travaille le matériau au plus près de la forme, refusant tout artifice. Au blanc brillant qu'il juge trop glacé, il préfère le mat, très tactile, qui révèle chaque détail. La base du plateau est évidée de part et d'autre par une encoche qui permet une bonne préhension. Conçu à l'origine comme plateau à fromages, "recto-verso" peut aussi servir à présenter amuse-gueule, sushi ou gâteau.

Quant au couteau à fromage, il a été étudié pour offrir une stabilité maximum :  le manche de section carrée parfaitement plane ne risque pas de glisser pendant le service.

 

La gamme, déclinée également en gris très doux ou noir, comprend aussi des coquetiers pouvant servir de cendriers.

 

* Vaisselle pour restaurants de Philippe DEVEZAUD : révéler la nourriture.

(projet pour la firme BERNARDAUD)

Le designer part du principe que bol, assiette ou plat sont incomplets sans le plat cuisiné ou le consommé qu'ils doivent contenir. Il imagine alors les récipients culinaires comme "révélateurs" des aliments. Pour lors, formes et couleurs jouent la simplification à outrance. Quelques pièces cependant osent le vert anis, presque fluo,  pour exalter le monochrome blanc de l'ensemble. Tous les sens sont convoqués, dans un système global  qui suscite, entretient et prolonge  perceptions visuelles, tactiles, …et sensations gustatives.

Des outils bien pensés, en résonance avec le corps et l'environnement qui l'entoure….comme en Orient, où le temps du repas est aussi création.

 

Conçue pour l'usage intensif de la restauration, la collection comprend :   assiettes creuses et plates, grande assiette-plateau, , plat allongé, bol, tasse à café, coupelles. Raffinement : bol et tasse à café ont un fond épais pour conserver la chaleur.

 

 

(1) D'après Le BHAGAVATA, Inde, c. X ème siècle avant JC in  CORDE- CORTEZ  Martine, MERCIER  Catherine- Jeanne, Aux commencements du monde, Paris, Seuil, 2001

 

 

             "Quand je tiens dans le creux de la main un bol de bouillon, il n'est rien de plus

              agréable que la sensation de pesanteur liquide de vivante tiédeur qu"éprouve ma

               paume". TANIZAKI JUNICHIRô, Eloge de l'ombre, Paris, Publications orientalistes

               de France, 1988, p.44.

 

Anne XIRADAKIS.

BOLS , le détail minuscule.

Blancs, brillants  les bols d'Anne XIRADAKIS. Leur particularité ?  D'être tous différents et pourtant sortis du même moule. La technique dite de la série différenciée, mise au point, entre autres, dans les années 80 par l'Italien Gaetano PESCE pour des sièges, a ouvert des voies nouvelles pour le design. Ainsi la forme –voire la déformation- aléatoire pour chaque objet n'est-elle plus incompatible avec une logique de la mesure et de l'utilité.

A l'aide des techniciens du CRAFT de Limoges, la jeune créatrice a façonné des formes délicates et tactiles qui renouent avec la tradition artisanale du potier. Certaines en porcelaine blanche et argent ont un effet satiné; d'autres, parcourues par une bande spiralée non émaillée, révèlent un motif léger perceptible au toucher.

Anne XIRADAKIS a fait plusieurs voyages au Japon. Aussi, ces objets s'inscrivent-ils dans une culture toute japonaise où l'imperfection est érigée en esthétique. L'orientaliste Jacques BERQUE  relate, en effet, dans ses écrits qu'on "imagina de déformer légèrement les bols à peine tournés, pour leur conférer l'incomplétude chère à l'esthétique nippone".

( In Le sauvage et l'artifice, les Japonais devant la nature, Paris, Gallimard, 1986, p.199). L'hétérogène, le défaut deviennent élément dynamique et permettent d'intégrer le vivant dans son entier.

 

* NAPPE à géométrie variable  d'Anne XIRIDAKIS  .

Une nappe pour quatre personnes possède en son centre une série de plis élastiques qui permettent de l'étirer selon le nombre de couverts (jusqu'à huit personnes). Les extrémités élastiques de la nappe se glissent aux quatre coins de la table pour la retenir en tension.

 

 

 

TRANSPARENCE.

COUVERTS A SALADE et CUILLER en verre soufflé par Diane CASTEJA

 Sous l'apparente fragilité du verre, -inhabituel pour l'usage-, la main frémit quelque peu. Mais le matériau, si gracile,  rend précis et léger le geste, et sensuel le rapport à l'outil.

Le jeune plant de salade, délicatement prélevé,  craque sous la dent et garde la fraîcheur matinale du potager où il vient d'être cueilli.

CUILLER  La cuiller à confiture –dans le même matériau-, appelle des gelées translucides et glacées fondant sur la pointe de la langue.

S'ouvrent des paysages d'enfance ou des livres de contes. Alice n'est pas loin.

 

**VERRES NOMADES ET TOILES BAYADERES

Les verres sont de sortie. Certains batifolent et s'encanaillent autour d'un pastis ou d'une orangeade  s'assurant le secours d'une coupe charnue et robuste, parée à toute incartade.

Pour le pique-nique glamour, genre Glyndebourne (1) :  le double verre Brigitte de BOREK SIPEK, -récit et air à la fois- comme dans le récitatif arioso. La corolle en relief à l'intersection des coupes retient les doigts et leur donne ce léger vibrato qui décuple le plaisir.

 

Emotion pure avec les verres de Diane CASTEJA . Les tiges flexibles et articulées,  se courbent , se penchent, …dansent. "chassé, déchassé, balancé, volte et dérobée" comme le dirait  M. ONFRAY.    

 

En contre-point, le seau à champagne branché de Didier GARRIGOS, jouant de sa texture en plastique transparent, ravit au cristal un peu de sa somptuosité.

 

                   "Et pour le dire sur le mode ironique, il me semble que la preuve du monde, c'est

                      le champagne dont les bulles sont des comètes qui traversent l'espace, des

                       étoiles qui flambent dans le cosmos, des forces qui strient sur le mode lumineux

                         les ciels contenus dans les coupes de verre". (Michel ONFRAY, La  raison

                         gourmande, philosophie du goût, Paris, Grasset, 1995, p. 27)

 

Les carafes se plient à tous les usages. En verre transparent ou coloré, en faïence, en argent…

"Spoutnick", en verre clair ou satiné,  de V. POUJARDIEU surprend. Stabilité garantie en dépit de sa forme "culbuto", tronquée à la base. Simple la carafe de J. BERNAR. Voluptueuse et  ensoleillée, celle de  Garouste et Bonetti  pour Pernot. Racée, en argent massif, celle de R. DARASPE dont un exemplaire a été acquis par le musée de la faïence et des arts de la table de Samadet.

 

** "Arc-en-ciel", nappes et sets de table bayadères d'HILTON Mac CONINCO.

Hilton Mac CONINCO revigore la traditionnelle nappe basque. Un fin trait noir cavalcade le long des bandes multicolores, révélant la sonorité et  l'éclat des couleurs qu'il peut décliner jusqu'à 42 tons différents. L'âme voyageuse de cet Américain installé à Paris, créateur côté (Hermès), prolixe et polyvalent (les décors de Diva et La lune dans le caniveau, c'était lui) y déverse toutes les générosités des mondes lointains. Bayadères, n'est-ce pas aussi le nom des danseuses sacrées hindous ?

 

 

 

(1) GLYNDEBOURNE = manoir anglais (Sussex) où, depuis 1934, se déroule un festival de musique fameux consacré à l'opéra.

 

 

 

 

 

BOITES

                  

**BOITE "Lundi" de Vincent BECHEAU et Marie-Laure BOURGEOIS.

(Collection Itebos, édition :Craft  / Artcodif (1) /  Manufacture de la Reine).

 

De forme conique légèrement aplatie, cette petite boîte a fait l'objet d'une commande du CRAFT de Limoges. Une attention particulière a été portée au couvercle qui, basculé, facilite la préhension et dicte à la main un geste mesuré, non point empreint d'une certaine solennité. V. BECHEAU et M;-L. BOURGEOIS attachent de l'importance à la manière dont on prend les choses.

Certes la boîte s'inscrit dans la tradition des boîtes à pilules du 18ième siècle, mais on y logera avec délice, sel, épices ou autre condiment, comme au temps de leur rareté. "Si le sel s'affadit…"

 

(1) ARTCODIF = émanation de l'Union centrale des arts décoratifs (UCAD), la société Artcodif édite les créations d'artistes contemporains et assure la réédition d'objets issus du patrimoine des musées.

 

 

 

THE, CAFE, CHOCOLAT.

             

               "Là où ils se boivent apparaissent toujours en filigrane, le désir jubilatoire "d'être

                plus", d'exister au-delà des limites…de connaître un surcroît de vigilance, un

                surplus d'énergie, un supplément de forces et de lucidité".

                Michel ONFRAY, La  raison gourmande, philosophie du goût, Paris, Grasset, 1995

                p. 151

 

*BOITES A THE de Roland DARASPE.

 

En argent massif, les boîtes à thé inaugurent pour l'orfèvre,  une nouvelle façon de travailler : la ciselure. La peau de ses pièces a été longtemps lisse, la voici aujourd'hui sillonnée de traits entrecroisés et gravés en creux. Cette technique de guillochure donne un relief et un chatoiement particulier aux surfaces. Les tons sont en camaïeu, par effet d'oxydation –liseré du couvercle et base, plus foncés- ou par la simple incidence de la lumière sur l'argent massif.

Pour la préhension, confortable, une poignée haute et inclinée, en forme de queue; de pomme ou de poivron, comme on voudra !

 

 

*CAFETIERE De Roland DARASPE.

Elle évoque la théière "Aladin", qu'on peut voir au Musée des Arts décoratifs de Bordeaux, même effet de lignes amples et sinueuses pour fête des mille et une nuit.

     Café à servir dans les tasses  de Ph. DAVEZAUD…

 

 

*SERVICE A CHOCOLAT d'Anne XIRADAKIS, corsé et pratique.

 

Anne XIRADAKIS ausculte des formes du 18ième siècle et en retient quelques principe de fonctionnalité.  Par exemple, la poignée évidée qui évite qu'on se brûle, le dispositif de la tasse trembleuse où la soucoupe, très profonde, permet de ne pas renverser la tasse, le moussoir qui prolonge le plaisir de dégustation en rendant le chocolat plus onctueux. L'outil lui paraît si indispensable qu'elle en a prévu pour chaque convive.

Plutôt que de multiplier les pièces, la créatrice a réfléchi à la polyvalence de celles-ci. Economie de moyens. La sous-tasse peut servir à présenter sucre ou petits gâteaux et à recueillir le moussoir, après utilisation,  pour éviter de tâcher la nappe. Avec son bec verseur, le gobelet peut être utilisé pour la crème et le lait.

Plus on le réchauffe, plus le chocolat est sirupeux; la base des gobelets et de la verseuse peut être alimentée en chaleur par une bougie prise dans un socle, amovible, dont la forme est dans le prolongement des ustensiles.

La couleur aussi est corsée. Vert pistache à l'intérieur, brun foncé à l'intérieur…comme la graine de cacao.

 

 

SERVIR DEMESUREMENT.

 

*Jeu n°3,  coupe-colonne  de V. BECHEAU  et M.-L. BOURGEOIS

Dans les années 80, l'Italien Ettore SOTTSASS avait brandi à la face du monde du design une coupe surdimensionnée, qui avait surpris.  Si son nom, Murmansk, évoquait l'aventure sur la mer de Barents, l'objet s'inspirait en fait d'un tabouret zaïrois.

C'est un véritable élément d'architecture que propose, cette fois, Vincent. BECHEAU et Marie-Laure BOURGEOIS avec cette très inhabituelle coupe à fruits ou à légumes.

Sur une colonne, modulable selon la hauteur du plafond de la pièce (de 2,50 à 4,50 m),  sont fixées des coupelles en porcelaine, émaillée à l'extérieur de couleurs vives. Chacune d'elles se positionne à la hauteur voulue. Les créateurs se plaisent à marier le précieux bois de padouk à la porcelaine plus commune; et si fruits et légumes constituent un élément de décor à part entière,  c'est par volonté délibérée d'un nouvel art de vivre. Donner du sens aux choses quotidiennes, encore et encore..

 

*Nappe Numbers., La Villa Cigale.

La nappe déploie une suite infinie de chiffres géants qui, enlacés ou accolés les uns aux autres,  se dédoublent et forment motifs. C'est si ludique qu'on est pris de l'envie de caracoler sur le dos d'un deux  ou de se laisser glisser sur la hampe d'un six.

Création "La Villa Cigale", éditée par la Sté MOUTET à Orthez.  Derrière la signature au nom méridional, se cache un styliste rochellais, originaire des Pyrénées atlantiques.

 

*Soppiatto de Jean de Giacinto, architecte et designer, vit et travaille à Bordeaux.

quand l'architecte raisonne en designer, il pense encore monumental.  Sa nouvelle ligne d'objets domestiques –de fins supports carrés aux dimensions généreuses, -1,80 m x 1,80 m, évoque les traditionnelles lauzes ou pierres plates utilisées pour couvrir les bâtiments. Le matériau lui, est actuel : résine et fibre de verre. Donc léger. En inclusion entre deux plaques translucides, toutes sortes de matières minérales, végétales  ou encore comestibles : farine, haricot blancs, écorce de citron vert, anis étoilé…Une révolution dans les typologies de dessous  de plat et de vase. Ludique et ornementale, chaque pièce est unique, numérotée et signée du créateur.

 

 

Roseline Giusti- Wiedemann

Professeur associé, Bordeaux III.

 

Paru dans Le Festin, n°43, septembre 2002

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