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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 08:30

 

LES ETRANGES VETURES D'ALINE RIBIERE

 

Plasticienne, Aline RIBIERE construit des enveloppes corporelles, de tissu , de papier, de verre…et déploie une réflexion sur leur fragilité.

 

                                                                       Ses derniers travaux, ainsi qu'une rétrospective de ses oeuvres,  font l'objet

                                                                       d'une exposition  au Carré Bonnat à Bayonne du 11 janvier au 3 mars 2003.

 

  ROBES EXPLORATOIRES

 

De nombreuses œuvres-clés ont scandé, depuis près de vingt cinq ans,  le parcours de l'artiste, témoins de la pertinence de son propos et de sa créativité  :  la robe rouge (1977); la robe de papier (1979); la robe à l'envers (1981), - toutes viscères dehors-, dont une version, "envêtement" sera  primée au concours chorégraphique de Bagnolet en 1986;  la robe aux fermetures éclair (1983); les carrés blancs (1987), conçus à plat comme des plans d'architecture qui prennent volume lorsque le corps les habite; la robe du Japon (1988) égrénant vingt-sept couches de tissu d'une transparence extrême, -comptabilisation sensible du temps-; la robe de verre (1990)…

Il faut y ajouter les réalisations pour des compagnies de danse et de théâtre : entre autres, l'imposant "k

"caftan" –homme d'un côté, femme de l'autre- confectionné dans de la toile de Beautiran  (créé pour les Cenci de Shelley, Théâtre par le bas, Paris, 1983). Costume superbe qui mériterait d'entrer dans les collections d'un musée.

Une réflexion sur la dislocation du corps et son remembrement donne lieu, de 1998 à 2001, à d'étonnantes robes déconstruites, (mais néanmoins portables),  dont les morceaux,  découpés à l'aide d'un banal patron de couturière, sont assemblés de façon aléatoire.

 

Le registre des matériaux est étendu et parfois insolite :  étoffes diverses, tissus techniques, matériaux composites ou encore, épluchure de pomme de terre, feuilles de yucca, ronce et aujourd'hui l'algue marine.

Tous les supports sont explorés et traités comme des territoires, habités ou délaissés. Son questionnement sur les limites du corps, ses apparences, ses déchirures…donne lieu en effet à des performances, véritables traversées rituelles de ces enveloppes.

 

 

 

ROBES – VANITES.

 

Hiver 2002. La voici à Hendaye, au domaine d'ABBADIA.  (1) L'endroit, en cette saison, est plutôt austère et solitaire, et les heures fortement scandées par les marées et le bruit du ressac sur la falaise. L'artiste  entend travailler au plus près du lieu. Mono-matériau trouvé sur le site, rituel du ramassage, tributaire du bon vouloir de la mer : l'algue s'échoue sur la grève selon un rythme inexpliqué; retraite et lente gestation de l'œuvre.

 

De ce grand herbier des mers, qu'elle constitue,  vont s'architecturer d'étranges vêtures corporelles.

 

Cette fois encore la bouche géante de l'eau a dégorgé des algues sur la plage. Jour faste de livraison maraîchère. Suspendue au "respir" de l'océan,  Aline cueille la manne précieuse. Ce sont des algues rouges, essentiellement. Monochromes bruns rougeâtres. Emerveillement devant ces couleurs.  Séché à plat,  le végétal se froisse et craque comme du vieux papier, résistant et fragile à la fois. Affection pour cette peau flétrie brillante à la lumière et sanguinolente comme des écorchés.

Quelques mois auparavant, elle a déjà ramassé des laitues de mer dans d'anciens marais salants de Charente, avec la même émotion, intense.

 

Elle étale, presse, remembre, triture, cuit même. L'odeur parfois est insoutenable.

Contact charnel avec le matériau, vierge de tout traitement humain.

Matière mémorielle qu'elle pétrit comme le limon premier de la Genèse.

Avec les peaux obtenues, elle construit des étuis. Erigés ou gisants au sol, dans de fragiles cercueils de papier. Gangue pour le corps, le sien.

Robes ducales, hors normes, éphémères et splendides. Poches matricielles. Enveloppes meublante. Forteresses. Coffres-corps (2)  où un interstice est ménagé : tous sont échancrés, béants.  La béance est une porte qui assure le passage. Car l'artiste s'introduit dans ces peaux d'algues. Pour les finir. L'œuvre est aboutie, si habitée.

Le passage dans ces demeures, - territoires hautement privés-, est la condition de son accès au monde

 

Robes sacrificielles pour liturgie.  A. RIBIERE se retranche dans ces écrins pour y accomplir quelques rituels intimes…et nécessaires. Car l'écrin la sculpte en retour, l'incorpore. Immersion tactile par laquelle commence une lente remontée aux origines.

 

Robes, comme d'immenses crânes, non plus montrés du doigt par Saint Jérôme comme chez Dürer, mais dans  lesquelles, Aline s'enveloppe; et, recluse dans l'atelier, connecte une mémoire qu'elle ne livrera pas.

Robes …Vanités.

 

Roseline Giusti – Wiedemann            Professeur associé, Université de Bordeaux 3.

 

 

 (1) La ferme Nekatoenea du domaine d'Abbadia à Hendaye accueille régulièrement des artistes en résidence.

(2) l'expression est d'Alain  FLEISCHER, in La femme qui avait deux bouches et autres récits, Paris, Seuil, 1999.

 

 

 

 

 

 

 

MENTION OBLIGATOIRE :

Photographies de Jacqueline Salmon.

 

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