Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 13:43

ROBES D’ALGUES    LES MUES


Plasticienne AR construit depuis plus de vingt ans des enveloppes corporelles de tissu, de papier, de verre.

Hiver 2002. La voici à Hendaye, au domaine d’Abbadia (1). L’endroit en cette saison  est plutôt austère et solitaire, et les heures, fortement scandées par les marées et le bruit du ressac sur la falaise. L’artiste entend travailler au plus près du lieu. Mono-matériau trouvé sur le site, rituel du ramassage, tributaire du bon vouloir de la mer : l’algue s’échoue sur la grève selon un rythme inexpliqué ; retraite et lente gestation de l’œuvre.

De ce grand herbier des mers qu’elle constitue, vont s’architecturer d’étranges vêtures corporelles.

Cette fois encore la bouche géante de l’eau a dégorgé des algues sur la plage. Jour faste de livraison maraîchère. Suspendue au respir de l’océan, Aline cueille la manne précieuse. Ce sont des algues rouges, essentiellement. Monochromes bruns rougeâtres. Emerveillement devant ces couleurs, elle qui répugne à peindre. Séché à plat, le végétal se froisse et craque comme du vieux papier, résistant et fragile à la fois. Affection pour cette peau flétrie brillante à la lumière et sanguinolente comme des écorchés. Quelques mois auparavant, elle a déjà ramassé des laitues de mer dans d’anciens marées-salants de Charentes, avec la même émotion, intense.

Elle étale, presse, remembre, triture, cuit même. L’odeur parfois est insoutenable. Contact charnel avec le matériau, vierge de tout traitement humain. Matière mémorielle qu’elle pétrit comme le limon premier de la Genèse.

Avec les peaux obtenues elle construit des étuis. Erigés ou gisants au sol, dans de fragiles cercueils de papier. Gangue pour le corps, le sien.

Robes ducales, hors normes, éphémères et splendides. Poches matricielles. Enveloppes meublantes. Forteresses, coffre-corps (2), où un interstice est ménagé. Tous sont échancrés, béants. La béance est une porte qui assure le passage. Car l’artiste s’introduit dans ces peaux d’algues. Pour les finir. L’œuvre est aboutie, si habitée.

Le passage dans ces demeures, -territoires hautement privés-, est la condition de son accès au monde.

Robes sacrificielles pour liturgie. Aline se retranche dans ces écrins pour y accomplir quelques rituels intimes…et nécessaires Car l’écrin la sculpte en retour, l’incorpore. Immersion tactile par laquelle commence une lente remontée aux origines.

Robes comme d’immenses crânes, non plus montrées du doigt par Saint Jérôme comme chez Dürer, mais dans lesquelles Aline s’enveloppe ; et, recluse dans l’atelier connecte une mémoire qu’elle ne livrera pas.

Robes…Vanités

 

Roseline Giusti

 

(1) la ferme Nekatoenea du domaine d’Abbadia à Hendaye accueille régulièrement des artistes en résidence.

(2) l’expression est d’Alain Fleischer, in La femme qui avait deux bouches et autres récits, Paris, Seuil, 1999.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Le blog de Roseline Giusti - dans Articles artistes
commenter cet article

commentaires