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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 23:40

JEUX DE ROBE

 

Robe, affaire de femmes ?

Pendant longtemps la robe fut portée indifféremment par les hommes et par les femmes.

La transformation radicale du costume masculin occidental vers le milieu du 14ème s  en vêtement court, dévoilant les jambes, réserva dès lors, la robe au beau sexe.

Qu’advient-il de la robe lorsque des créateurs aquitains s’en emparent, qu’ils soient stylistes, costumiers, architectes, performers ou plasticiens ?

 

Robe, une pièce du costume, Jean- Marc Trévise, styliste à Lima (1)

Vêtement d’un seul tenant articulant le haut et le bas du corps, c’est la pièce du costume la plus complexe à réaliser, mais la plus libre à l’invention. Ajustée à la taille, flottante, mini ou prolongée par une traîne, ornée de crevés ou de dentelles, col mao ou tailleur, manche engageante ou raglan…les variations sont infinies. Si coupes, structures, ornements, couleurs suivent les mouvements de mode, ils sont loin d’être insensibles aux tendances artistiques.

 

Dé-rober, les prédations d'Etna CORBAL

Robe vient du mot germanique "rauba", butin. Les rapines d’E. Corbal, plasticien,  sont toutes végétales. Il dérobe au paysage quelques-uns de ses atours et façonne des robes renchérissant sur la rondeur du buste et des seins, campant la femme dans la grâce de son contour. Corolles, coques, pétales, tiges, pistils, entêtants et colorés, prélevés au petit matin ou au soleil fort de midi, disent encore aux glycines ou aux amours en cage, tout le tribut qui leur est dû.

Ces fraîches prédations sont immédiatement saisies par l'objectif photographique, avant que de perdre leur violine ou leur orangé éclatants. Torses moelleux et sensuels, volés à  la feuillée.

Sensitives épiphanies. Che roba! (2)

 

Robe de mariée, Emilie ARDOUIN

La robe nuptiale fut safran à Rome, rouge pendant longtemps en France,-le pigment qui tenait le mieux sur les étoffes-, puis noire au 19ème avant de s'afficher en blanc.  Mi baby- doll, mi-mutine, celle conçue par E. Ardouin, styliste,  dessine un corps tout en arrondi. Une posture du Taï shi , « le roulé en arrière » en a guidé la coupe. Ton ivoire brillant et poudré, cassé par le blanc neigeux de la fourrure qui ourle les lisières; douceur et fluidité de la matière.

 

Robe – sirène,  Jean- François TEXIER

Après avoir symbolisé l’angoisse devant la mort, l’image de la sirène a exprimé la crainte de la femme et de la castration. De nombreuses légendes traduisent la peur du vagin denté (vagina dentata), suscitée par son appendice caudal (3)

Chipée à Pénélope qui ne tissait pas, non ! mais tricotait…-plus facile à défaire la nuit-, c’est la maille, technique originelle, qu’a empruntée  J.-F. Texier  pour réaliser ce fourreau. Apprise d’une grand-mère, dans la touffeur des après-midi estivales, modulée selon les préceptes de Modes et Travaux, la technique du tricot, traverse, impérieuse, tout l’œuvre de l’artiste. Le fourreau est ici à rayures. « Surface rayée, surface dangereuse » (4)

 

Robe d'indienne, Aline RIBIERE

C’est pour une pièce de théâtre écrite par le poète anglais P. Shelley, en 1819,  les Cenci, qu’A. Ribière a conçu cette pièce monumentale et hiératique. Homme et femmes d’une même famille sont intrinsèquement mêlés dans une sombre histoire criminelle  où viol, assassinat, vengeance, finissent dans un bain de sang. D’où le corps de robe : un buste double, corseté couleur chair, un côté homme, un côté femme. D’où le bas de robe, composé de morceaux disloqués, tailladés dans un précieux coupon d'indienne de Beautiran (5). Les déchiquetures sont, non point cousues, mais reliées par une multitude d’attaches parisiennes –tels des points de suture-, trace de l’acte ignominieux.

 

Robe savante, Annie COUDERC

Portée, elle offre ses somptueux appas aux dévoreurs de livre. Repliée, elle devient étagère, chaque ouvrage se logeant dans une petite case. L’accès aux livres est sensuel, la pause lecture délectable.

 

Garde robe ou les artifices du nu, Emeline ABELOOS

"Robe" désigne à l’origine l’ensemble des meubles appartenant à une personne, puis la totalité de ses vêtements. Au 14ème  siècle, c'est un ensemble de pièces taillées dans la même étoffe. En quête d’identité(s), E. Abeloos s’est constitué un vestiaire qui, lors de performances, opère la transformation de sa nudité en objet artistique. Ductiles, mouvantes, ses pièces vestimentaires habillent ou déshabillent le corps dans un jeu de caché/montré parfaitement maîtrisé, délivrant au public ses divers personnages. Rythmée par des instants de pause/pose photographique où s’exacerbe l’artialisation (6),  la posture est exigeante et le regard sagittal.

 

 "Le nu se porte très difficilement, c'est une technique de l'âme.

 Il ne suffit pas d'enlever ses habits, il faut enlever sa canaillerie."

 Henri Michaux

 

Robe-chape, Hervé POEYDOMENGE    

Créée en 1995 pour un spectacle au Glob Théâtre à Bordeaux, cette architecture conique se réfère à deux représentations célèbres : la Virgen mexicaine de la Soledad et celle de la Macarena à Séville. Figure de l’emprisonnement, la robe tend à obstruer toute ouverture par laquelle le malin pourrait pénétrer. Négation du corps et des sens  au profit de l'esprit. A la fin de la pièce, la chape est tirée au ciel par des cintres, révélant le personnage, nu en dessous.

 

Robe puzzle, Anne SAFFRE

Tension, flexion, poussée, traction, texture légère ou épaisse, coloris franc ou délavé, le vivant est à l’œuvre dans les compositions textiles d’A. Saffre, architecte. Un dispositif constructif sur le mode du puzzle propose d’unir, à l’aide de boutons, des découpes de tissu, à la base rectangulaire, pour composer le vêtement. Les variantes d’assemblage, multiples, séduisent l’usager qui articule à sa guise manche, col, ceinture ou plastron, selon un processus expansif quasi illimité. Vêtement- outil invitant à la découverte de soi et du monde. Robe, œuvre ouverte.

 

Robe de poupée, Luc LAURAS

Les jeunes filles du Tafilalet, au Sahara, confectionnent des poupées traditionnelles, à l’aide de bois d’oasis, de maïs, d’os et de chiffons, - instruments de socialisation les préparant au mariage-. En donnant à ces Marocaines de luxuriantes étoffes griffées Christian Lacroix, le plus méridional des grands couturiers français, l’impénitent voyageur bordelais, L. Lauras confère une dimension anthropologique nouvelle à cet art séculaire.

Si Louis XIV faisait placer dans les malles de ses ambassadeurs des poupées, habillées à la dernière mode de la cour, afin de répandre l’élégance française, le geste artistique du plasticien se plaît aujourd’hui aux métissages, loin de tout ethnocentrisme.

 

Robe, action ! Isabelle KRAISER

Habillée d’une robe-blouse des années 60, démodée et de couleur criarde, I. Kraiser se promène de rue en square, de vernissage en soirée électorale…, piégée en situation par quelques photographes complices qui l’érigent ainsi en personnalité volontairement décalée.

Autant de « portraits corporels » dans l’espace que de postures, chacune d’elles laissant  place à l’imprévisible réponse du public, fortement sollicité pour entrer dans l’action.

Réflexion sur le rôle identitaire et discriminatoire du vêtement dans divers contextes et territoires. Travail sur le regard, l’improvisation, le rapport des corps au monde. Une forme  d’« art contactuel » (7)

 

 

Dans le film « La Robe »(8), le cinéaste hollandais Alex Van Warmerdam, montre l’itinéraire d’une robe qui passe de mains en mains et joue des tours pour le moins inattendus à ses propriétaires successifs.

 

Quel sera le destin particulier de ces robes ?

  

Roseline Giusti Wiedemann, Professeur associé, Université de Bordeaux3.

 

 

(1) l’Ecole LIMA, à Bordeaux, prépare, entre autres,  à un BTS de mode.

(2) expression italienne= quelle histoire (de brigands).

(3) D’après J. Leclercq –Marx, La sirène dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité au Moyen Age, Bruxelles, 1997.

(4) M. Pastoureau, L’étoffe du diable, Seuil, 1991.

(5) La fabrique de toiles de coton a fonctionné à Beautiran  (Gironde) de 1797 à 1832.

(6) Montaigne, le premier, forgea ce concept : rendre esthétique par le regard n’importe quelle situation.

(7) Paul Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, 2002, (p. 179). Voir aussi : Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les Presses du réel, 1998.

(8) présenté au très intrépide cinéma Jean Eustache, à Pessac.

 

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