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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 12:39

Paru dans Le Festin

Le Makhila

 

Bâton de marche et arme défensive, simple outil mais aussi objet d’art, le makhila est un instrument complexe. D’usage courant ou honorifique, portant devise à sa virole, il compte encore aujourd’hui parmi les productions artisanales des plus vivantes du pays basque. Comme le disait Prosper de Lagarde, il reste « un meuble indispensable à un Basque ».

 

Traditionnellement, on prête au makhila un certain nombre de fonctions. Bâton ferré, il sert de support au marcheur; orné, il est objet d’apparat et a depuis longtemps acquis le statut d’œuvre d’art ; muni d’une pointe acérée, bien dissimulée sous un pommeau amovible, il est enfin une arme redoutable. Selon l’historien Philippe Veyrin (1), c’est au cours du 19ème siècle que le makhila prend peu à peu l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui et s’enrichit d’un aiguillon défensif. Sa production n’est plus assurée désormais que par de rares ateliers, le plus réputé étant celui des Ainciart Bergara, à Laressore. Ce petit bourg du canton d’Ustaritz, dans la région du Labourd, distant d’une quinzaine de kilomètres de Bayonne est situé, on s’en serait douté, le long d’un itinéraire ancien menant à St Jacques de Compostelle. Leur maison familiale qui abrite atelier et boutique a pour nom Kilho Tegia, « maison de la quenouille ». L’activité y était, en effet, autrefois, concentrée autour du lin pour  fournir en drap le séminaire local, créé dès 1733 par l'abbé Daguerre, avec l'aide des familles du village. Les fileuses utilisaient quenouilles, fuseaux et dévidoirs finement décorés au couteau, témoignage d’un réel art populaire. Pour les mariages, ces objets hautement symboliques avaient leur place sur la charrette qui emportait dans la maison du futur couple le mobilier et le trousseau. On peut voir au musée basque à Bayonne, toute une série de makhilas, aux côtés de quenouilles taillées dans le même bois et ornées de façon semblable qui proviennent, pour la plupart, de cette fabrique perpétuant la tradition issue d’une longue lignée d’artisans.

 

DU BOIS DONT ON FAIT LES MAKHILAS

Les makhilas sont taillés dans du néflier. Cette essence dense et homogène, au grain très fin; flexible et résistante à la fois, a la propriété de sécher sans se fendre. Son emploi est déjà attesté dans Le Roman de Renart : un « baston de neflier bien fet » ; en Bretagne la roture avait coutume de tailler son gourdin (penn-baz) dans ce même bois, et les bourgeois des villes de Flandre, au dire de Voltaire, exerçaient leurs droits avec la massue de mesplier (néflier). De l’espèce mespilus germanica, c’est un petit arbuste qui viendrait, paraît-il, du nord de la Perse ou des Balkans. Au Pays basque, il pousse de façon spontanée et sporadique. Outre les cannes, il servait autrefois à faire des manches d’outils ou de fléaux. Ce sont généralement les rejets ou rameaux secondaires qui partent du sol et non du tronc qui sont requis. La sélection des tiges ne va pas sans mal. « On peut les trouver au même endroit  pendant vingt ans et après ils disparaissent, sans qu’on sache pourquoi », dit Charles Bergara. Il faut donc arpenter bois et champs avant d’arrêter son choix sur la bonne tige.

Curieusement, la confection  du makhila  commence par son ornementation. Le décor est sculpté, au printemps, à même la branche de l’arbuste, au moyen d’un couteau (2). Chaque artisan a sa façon propre de procéder, son coup de main, son type d’entaille. Rainures sinueuses ou traits plus géométriques, les figures semblent au profane n’offrir que peu de variantes, mais le connaisseur saura, au vu des dessins, attribuer et dater chaque modèle. En poussant, la tige va permettre la cicatrisation. A la fin de l’automne intervient la coupe, puis, à chaud dans un four, l’écorçage des branches et le redressement des tiges trop courbées. L’ampleur et la beauté  des « scarifications » noueuses se révèlent alors. L’homme aura donné à ces boursouflures valeur artistique. « La rencontre avec l’arbre procure une émotion esthétique réelle », murmure Charles Bergara. L’occasion de créer, de faire preuve d’habileté dans l’exécution technique et de contenter un destinataire précis qui attend son makhila (3) donne à l’artisan une vraie jouissance.

 

ERGONOMIQUE, DEFENSIF ET ELEGANT    ou BATON contre COUTEAU

Bâton de marche, le makhila offre des performances appréciées. Avec des proportions calculées pour que le centre de gravité se situe vers le milieu de la canne, il est parfaitement équilibré. De plus, chaque spécimen est adapté à la morphologie de son usager, la longueur du bâton pouvant varier entre 90 cm et un mètre. Léger, il est efficace en cas d’attaque : un gros bout ferré, en forme de trèfle, à la base, une pointe acérée, en haut, dissimulée sous la poignée qu’on peut dévisser. Son porteur se sent invincible. « Ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jacques de Séville, avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila » écrivait P. Mérimée, en 1847, dans Carmen. Au 19ème siècle, on en était même arrivé à en prohiber l’introduction dans la ville de Bayonne « parce qu'il était rare que les jours de marché, il n'y eût point quelque membre ou quelque tête fracassée (4). Mais d’autres se réjouissaient, aux dire du Dr Jaureguiberry, de tels dangers et taxaient de tristes tous marchés sans bataille au makhila.(5) A travers lui s’identifiaient une culture, une forme de pensée et l’expression d’une identité collective.

                                         Henry Russel, Biarritz and Basque countries, 1878, Londres, p.8

« A curious stick, called makila, is used all over the country. Made of the medlar-tree, it is often worth more than a guinea. There are plenty to be had at Bayonne”

 

 

Une grâce particulière dans le vêtement et le geste caractérise, aux dires des écrivains du XIXème siècle, le costume basque. Le bâton qui le complète est tout aussi leste, et élégant,  quel qu’en soit l’usage, ustensilaire, défensif ou festif (danses au makhila (6).) Avec son pommeau en corne ou en métal façonné au marteau, ses viroles ciselées en laiton, en maillechort ou plus rarement en argent et en or, ses fines tresses de cuir, son manche aux teintes blondes ou tirant vers le rouge, (un secret de coloration qui n’a jamais été percé), le makhila est une canne très prisée, qu’on se transmet de père en fils depuis des générations. Non plus pour ses usages utilitaires dont il s’est peu à peu départi, mais pour son caractère honorifique. Offert jadis au curé, au maire, au joueur de pelote, à un ancien méritant, il reste un cadeau de choix. On attribue à Napoléon III, habitué des côtes basques, l’instauration de l’usage consistant à donner en présent un makhila aux chefs d’Etat et aux personnalités. Marqué du patronyme et d’une devise propre, toujours traduite en basque, parfois même d’un chiffre ou d’un blason, il distingue son possesseur. Voici quelques exemples de devises restées dans les mémoires : « Dur à l’ennemi, doux au possesseur », « Le makhila en main, je vais de par le monde », « Avec moi, peur de personne », « Aide le vieux, embellit le jeune », « Sursum corda »…S’alignant alors sur les bâtons de commandement (de justice, de maréchaux, les sceptres royaux… (7) le bâton basque est bien aussi la marque insigne de pouvoir. Si le makhila est la fierté des Basques, les grands de ce monde ou les simples connaisseurs en tirent aujourd’hui également prestige.

Roseline Giusti – Wiedemann.

 

(1)Les Basques, de Labourd, de Soule et de Basse-Navarre; leur histoire et leur tradition, Arthaud, 1955.

(2) le plasticien libournais Etna Corbal utilise également cette technique d’entaille pour ses sculptures végétales, les considérant comme des porte-greffes « d’élevage » de textes; il cite par ailleurs des pratiques similaires en Extrême-Orient, effectuées sur des bambous votifs où l’on graverait des idéogrammes.

(3) le temps de séchage du bois durant de dix à quinze ans, l’artisan puise dans son stock de tiges arrivées à maturité pour honorer les commandes.

(4) H.L. Fabre, Lettres Labourdines, 1869,(ou1867 )

(5) in Philippe Veyrin, Les Basques..., p.44

(6) à rapprocher des arts martiaux pratiqués de par le monde, de l’Afrique aux pays d’Extrême-Orient, en passant par l’Inde et le Portugal.

(7) Ainsi chez les Fon du Dahomey, les « récades » (nom dérivé du portugais), crosses en bois dur, avec une lame en bois sculpté, en fer forgé, en cuivre, en argent ou en ivoire quand il s’agissait d’un monarque sont des marques d’autorité ;de même, en Angola, les bâtons de commandement des Tshokwe, au sommet en forme de tête humaine ; et au Congo, les sceptres d’ivoire du Mayombé… voir M. Leiris et J. Delange, Afrique noire, Gallimard, 1967.

 

Informations :

La maison du makhila, Laressore, Tous les jours sauf dimanche et jours fériés 8-12 H et 14-18 H ;  05 59 93 03 05  www.makhila.com

Musée Basque, 37, quai des Corsaires,  Bayonne, 05 59 46 61 90 info@musee-basque.com

 

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alain legourmet 09/01/2011 14:03


Bravo pour cet excellent résumé du makhila. Certes l'atelier de Laressore est 'la référence'.Mai à ma connaissance hormis Bayonne (je tiens cette info vérifiée de Kittof Lauduique coutelier basque)
l'excellent Alberdi d'Irun est créateur de makhilas. Pour ma part le mien a été confectionné par le très sympa Guy Lanartic du Gers qui en dehors du makhila fabrique l'Agulho (bâton gascon)
si vous voulez voir mon makhila : alainlegourmet.com
gastronome amateur d'arts culinaires et autres gourmandises.


Le blog de Roseline Giusti 12/01/2011 21:51



Je vous remercie pour votre commentaire. Votre exemplaire a -t-il une spécificité ?