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10 septembre 2010 5 10 /09 /septembre /2010 20:23

Publié dans Le Festin n°67

 

Rêver l’habitat.

Créatrice au talent très personnel, Matali Crasset pose sur les codes et les usages convenus un regard décapant, proposant des façons neuves de vivre et d’habiter. À la configuration figée de nos maisons traditionnelles, elle oppose des espaces et des objets adaptés aux besoins de mobilité, d’expérimentation, de ressourcement et d’intimité de l’homme du XXIe siècle. Depuis son ingénieuse colonne d’hospitalité Quand Jim monte à Paris qui l’a fait connaître en 1995, jusqu’à l’aménagement de l’hôtel Hi à Nice en 2003 et de sa plage, inaugurée en juin dernier, Matali Crasset ne cesse de repenser les rituels quotidiens, de façon particulièrement pragmatique. Née en 1965, elle est formée à l’École nationale supérieure de création industrielle de Paris (ENSCI). Mise à l’étrier par le designer milanais Denis Santachiara, dont la façon de rendre poétique les nouvelles technologies la fascine, elle devient par la suite la collaboratrice avisée de Philippe Starck pendant cinq ans. Matali monte sa propre structure en 1998, suivie en 2002 d’une société de productions. L’entreprise, de taille modeste, souple et polyvalente est capable d’embrasser dans leur globalité des projets de tous ordres et de toutes échelles, une flexibilité qui est assurément son point fort. De nombreuses expositions personnelles dans les musées sont venues, de plus, consacrer son travail, lui donnant une audience internationale1.

Un ovni dans une médiathèque

En Aquitaine, les séjours de Matali lui ont permis de tisser des liens avec les principaux acteurs en matière de création et de design. Elle a animé des workshop et présenté son travail à l’École des Beaux-arts de Bordeaux, au CAPC (le musée d’art contemporain), puis récemment à la médiathèque de Blanquefort. Les villes de Nontron et de Monflanquin2 l’ont accueillie en résidence. Au tournant de 1999/2000, arc en rêve déployait dans ses murs la très ludique scénographie en plastique gonflable rouge qu’elle avait imaginée pour présenter les réalisations des jeunes designers lauréats du Comité Colbert. À la galerie bordelaise Arrêt sur l’image, en mai 2008, on a pu voir sa contribution à l’exposition collective «Plaques sensibles», autour d’un matériau très performant, le corian. Enfin, ses poufs Digitspace à la médiathèque de Billères (en 2003) et sa tente Ufo dressée dans celle de Blanquefort (en 2008) ont fait le bonheur du public. «Il fallait voir le plaisir des adolescents, BD sous le bras, à venir s’engouffrer dans cette architecture de bois et de toile», confie Joëlle Danies-Cailhaud, directrice de la médiathèque de Blanquefort où l’«ovni» a servi pour quelques jours d’espace de lecture et de rencontre. «L’usage est allé de soi, personne ne s’est posé de questions, pas même les adultes. J’avais déjà fait appel à Matali pour une exposition à la médiathèque de Billères, en 2003, et j’avais pu apprécier combien son mobilier modulaire Digitspace, en forme d’alphabet, renouvelait les habitudes de lire.» Chaque fois, la justesse de ses propositions séduit. Et l’on apprécie la formule consistant à mettre à disposition du plus grand nombre, le temps d’une exposition, des pièces uniques ou de petites séries, que pour des raisons de coût, les institutions ne peuvent pas toujours acquérir. L’installation dans la cour de la Mairie de Bordeaux d’une monumentale mais non moins fluide Maison Saule pleureur3 a permis là encore à un large public de se familiariser avec les modes de conception de Matali Crasset. Proposant une transition subtile entre l’espace intérieur et l’espace extérieur, cet arbre protecteur se veut à la fois un filtre sonore amenuisant les bruits environnants, un filtre visuel délivrant du dedans une image diffuse de la ville et un filtre sensoriel permettant de nous déconnecter de la réalité. Cette Maison Saule pleureur fait également état des préoccupations écologiques, une constante de son travail : les lanières en bioplastique qui en constituent les «branches» sont fabriquées à base de pommes de terre féculières biodégradables…

Formes et plates-formes

C’est certainement dans sa conception d’espaces que la démarche de Matali Crasset est la plus spectaculaire. Dépouillés, les lieux qu’elle façonne évoquent à la fois l’instauration originaire de la maison nomade, réduite à un toit, et celle de la maison sédentaire, ancrée dans le sol. Côté nomadisme, toute son oeuvre est jalonnée de constructions pour l’extérieur comme pour l’intérieur, déclinées en cabane, plate-forme, belvédère, hutte, nacelle… Ces architectures légères, éphémères ou pas, constituent des zones intimes dans le territoire plus grand où elles sont installées. Côté délimitation dans le continuum de l’espace, elle crée des lieux différenciés mais non cloisonnés : yourte d’intérieur (Pop up space), tapis de feutre qui par un jeu de découpe se transforme en tente (Oritapi), matelas enroulable (Quand Jim monte à Paris). Quant aux objets, ils procèdent de la même logique. Au motif que «la forme est une plateforme »4, Matali met en oeuvre des expérimentations sensorielles larges, conviviales et ludiques. Ainsi la gamme de luminaires Splight (2005) met plus l’accent sur le fonctionnement de la lampe et sa diffusion de l’énergie que sur l’enveloppe formelle, que la designer récuse. Ailleurs ce sont les usages bourgeois qui en prennent un coup. Pour le boudoir parisien d’Hélène Darroze, Matali a conçu un plateau où un assortiment d’amuse-gueule raffiné permet de goûter à même les doigts textures et saveurs inédites. Les quatre pièces du service de table Link du Hi hôtel, conçues comme des formes génériques ouvertes, permutent allègrement leurs fonctions : le bol peut servir de tasse, la tasse à thé de bol à soupe, etc. Et plutôt que des canapés, symboles d’un confort suranné, elle dessine pour la zone du bar de ce même hôtel, une nacelle abritant une banquette en ruban propice aux échanges. Avec neuf concepts de chambre différents, le client peut effectuer autant de séjours qu’il le souhaite, tant au niveau des équipements, inhabituels, des espaces, fluides et conviviaux, que de la restauration en libreservice sollicitant la créativité de chacun...

Tricoter des réseaux

Les succès de Matali n’ont pas altéré sa simplicité et l’attention qu’elle porte aux autres. Ses partenaires de travail apprécient, outre le côté novateur de ses propositions, sa générosité d’écoute, sa faculté d’adaptation, sa capacité à transmettre. À Monflanquin, le projet Supercônique s’est fait en collaboration avec la fabrique locale d’abat-jour Diffujour qui jusque là n’avait jamais songé au design, rappelle Denis Driffort, directeur de Pollen. À Nontron, Matali a su fédérer un grand nombre d’artisans locaux autour d’un projet commun, avec à la clé la réalisation de l’ensemble du mobilier du Pôle des Métiers d’art : bureau, fauteuil, espace de consultation, bar 5. Réaliste, mais confiante dans le monde nouveau qui se met en place, elle s’attache à repérer ça et là les énergies positives qui, selon son expression, «tricotent des choses communes» pour faire émerger une autre humanité. Une voie prometteuse à côté d’un design, par trop médiatisé, qui s’essouffle au seul renouvellement des formes.

 

Notes 1. Le Mudac de Lausanne, le Grand Hornu en Belgique, le Victoria & Albert Museum à Londres, le Cooper National Museum of design à New-York, le s’Hertogenbosch aux Pays-Bas. 2. En 2001, avec le Pôle expérimental des métiers d’art, en 2004, avec l’association Pollen, résidences d’artistes. 3. Visible au printemps dernier lors de la seconde édition d’Agora, cette Maison était une commande d’arc en rêve dans le cadre des Jardins d’architecture contemporains. 4. Entretien avec Matali Crasset, in Design et imitation, Pais, ed. des Industries françaises de l’ameublement, 2006. 5. Sur cette résidence voir Le Festin, n°37, hiver 2001, et le n°65, printemps 2008. l’invité Actualités www.matalicrasset.com blog.matalicrasset.com QÀ voir • Matali Crasset, éditions Pyramid, 2003. NÀ lire Les créations de Matali Crasset sont diffusées au Lieu commun 5, rue des Filles du Calvaire 75 003 Paris T. 01 44 54 08 30 www.lieucommun.fr

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Le blog de Roseline Giusti - dans Articles designers
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