Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 septembre 2010 5 17 /09 /septembre /2010 12:29

Lames des champs, lames des villes

 

Le V de Nontron
Voici qu’un très petit
objet alimente depuis des
millénaires l’activité d’une
région et contente, sans
faillir, de nombreux
usagers. Des ressources
du terroir, le couteau de
Nontron atteste
les bienfaits. Minerai de
fer que les Pétrocorii1 ont
eu, les premiers, le
privilège d’exploiter, eaux
propices de la rivière
Bandiat et buis abondants
du Périgord.
Des techniques
de façonnage éprouvées
par des générations de
couteliers2, on tire fierté :
forgeage, meulage et
affûtage des lames3,
tournage et frottage du
manche dans un bois dur, si
poli qu’il en paraît verni
– toutes opérations
particulièrement délicates.
De cette habileté, les poètes
faisaient déjà état au XIVe siècle4.
Les coquilles de noix et de
noisettes renfermant quatre
couteaux miniatures – pendentif
prisé des femmes –,
en témoignent encore
aujourd’hui. Un signe pyrogravé
distinctif est apparu à la fin du
XIXe siècle : V inversé avec trois
mouches dont la signification
reste obscure.
Bois d’ébène
ou d’amourette
Le Nontron est un instrument
fait avec art qui raconte les
pratiques des hommes, leur
revanche sur une nature hostile,
leur ingéniosité à couper,
trancher, dépecer, tailler, piquer,
occire même. On dit qu’il fut
l’arme de Ravaillac lorsqu’il
porta la main sur Henri IV et,
dans ses romans historiques,
situés à la fin du XVIIIe siècle,
La Varende en dote ses héros.
Simple couteau de poche,
le Nontron s’est peu à peu
diversifié, jouant sur les formes
du manche, la présence ou
l’absence de virole, les modèles
fixes ou fermants, étendant
sa gamme à l’art de la table.
La terminaison en boule est
la plus traditionnelle. Mais on
trouve aussi celles en sabot,
en queue de carpe ou à double
virole. D’autres essences de bois
sont aujourd’hui utilisées :
ébène, bois de rose, genévrier,
palissandre, amourette.
Néanmoins, il est toujours fait
à la main et à l’unité et, chaque
artisan exécute de bout en bout,
les trente-cinq opérations
nécessaires à son montage.
Le beau bâtiment oblong, écrin
en bois et métal, dessiné par
l’architecte bordelais Luc-Arsène
Henry5 permet d’en suivre le
déroulement.
Le Pygmalion
de la modernité
En 1992, la reprise de l’usine
par les Forges de Laguiole
a redonné souffle à l’activité
nontronaise, et plus
encore en 2003, sous l’impulsion
du nouvel acquéreur, Bernard
Divisia. Ce dernier a convoqué le
designer Olivier Gagnère pour
faire entrer le Nontron dans
la modernité. Le créateur
parisien a déjà largement prouvé
son talent ailleurs. À Murano
notamment, où avec intelligence,
il a su allier innovation et savoirfaire
ancestraux des verriers.
Même démarche ici pour le
couteau. Si la forme
traditionnelle épousant les
contours d’une feuille de sauge
est conservée, le matériau du
manche rompt délibérément
avec les usages. C’est en effet
une compression de kraft
imprégné de résine qui le
constitue. Pas de décor, sinon
une fine incrustation
d’aluminium. Le logo migre du
manche vers la lame. Un noir
profond est préféré à la couleur
blonde du buis et maillechort ou


Nontron,
lame des champs,
lame des villes
Ciselé par des générations d’habiles
artisans, le plus célèbre couteau de
Dordogne connaît un élégant bain de
jouvence entre les doigts du designer
Olivier Gagnère.
24 • le festin #58 •
Actualités artisanat
Cahier actus #58 16/05/06 15:31 Page 24
• le festin #58 • 25
artisanat Actualités
inox supplantent cuivre et laiton.
L’oeil n’en souffre pas pour
autant. L’ergonomie est
particulièrement soignée, le trait
d’une fine élégance, les détails
raffinés, comme ce lien de cuir
qui termine le modèle pliant et
qui permet de l’attacher à la
ceinture, clin d’oeil à la montre
gousset. En lui gardant sa
justesse et son excellence, Olivier
Gagnère donne au Nontron, non
point la sophistication qui sied
à la ville, comme on pourrait
le croire au premier abord, mais
un accent de modernité nourrie
de tous les acquis antérieurs.
Émerveillement du regard,
plaisir délectable du contact,
délicatesse accrue de la
manipulation, autres façons
d’en avoir l’usage.
+Roseline Giusti-Wiedemann,
professeur associé à l’université de
Bordeaux 3
1. Habitants du Périgord à l’époque
gauloise.
2. Depuis 1653, date de l’installation du
premier maître-coutelier à Nontron.
3. Les lames sont aujourd’hui forgées à
Laguiole.
4. Jean-Baptiste de La Curne de Sainte
Palaye († 1781), dans son Glossaire de la
langue françoise mentionne en effet les
louanges rendues, vers 1300, par les poètes
de la contrée aux fameux couteaux de
« Pierregord ».
5. Voir Le Festin, n°38, été 2001.
Coutellerie nontronnaise
Place Paul-Bert
24 300 Nontron
T. 05 53 56 01 55
Les ateliers se visitent
(sur rendez-vous pour les groupes)
Boutique
33, rue Carnot
T. 05 53 60 33 76



Les ateliers se visitent
(sur rendez-vous pour les groupes)
Boutique
33, rue Carnot
T. 05 53 60 33 76
QOù?
Le Festin Cahier actus #58 16/05/06 15:31 Page 25

Partager cet article

Repost 0
Le blog de Roseline Giusti - dans Articles designers
commenter cet article

commentaires