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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 23:40

JEUX DE ROBE

 

Robe, affaire de femmes ?

Pendant longtemps la robe fut portée indifféremment par les hommes et par les femmes.

La transformation radicale du costume masculin occidental vers le milieu du 14ème s  en vêtement court, dévoilant les jambes, réserva dès lors, la robe au beau sexe.

Qu’advient-il de la robe lorsque des créateurs aquitains s’en emparent, qu’ils soient stylistes, costumiers, architectes, performers ou plasticiens ?

 

Robe, une pièce du costume, Jean- Marc Trévise, styliste à Lima (1)

Vêtement d’un seul tenant articulant le haut et le bas du corps, c’est la pièce du costume la plus complexe à réaliser, mais la plus libre à l’invention. Ajustée à la taille, flottante, mini ou prolongée par une traîne, ornée de crevés ou de dentelles, col mao ou tailleur, manche engageante ou raglan…les variations sont infinies. Si coupes, structures, ornements, couleurs suivent les mouvements de mode, ils sont loin d’être insensibles aux tendances artistiques.

 

Dé-rober, les prédations d'Etna CORBAL

Robe vient du mot germanique "rauba", butin. Les rapines d’E. Corbal, plasticien,  sont toutes végétales. Il dérobe au paysage quelques-uns de ses atours et façonne des robes renchérissant sur la rondeur du buste et des seins, campant la femme dans la grâce de son contour. Corolles, coques, pétales, tiges, pistils, entêtants et colorés, prélevés au petit matin ou au soleil fort de midi, disent encore aux glycines ou aux amours en cage, tout le tribut qui leur est dû.

Ces fraîches prédations sont immédiatement saisies par l'objectif photographique, avant que de perdre leur violine ou leur orangé éclatants. Torses moelleux et sensuels, volés à  la feuillée.

Sensitives épiphanies. Che roba! (2)

 

Robe de mariée, Emilie ARDOUIN

La robe nuptiale fut safran à Rome, rouge pendant longtemps en France,-le pigment qui tenait le mieux sur les étoffes-, puis noire au 19ème avant de s'afficher en blanc.  Mi baby- doll, mi-mutine, celle conçue par E. Ardouin, styliste,  dessine un corps tout en arrondi. Une posture du Taï shi , « le roulé en arrière » en a guidé la coupe. Ton ivoire brillant et poudré, cassé par le blanc neigeux de la fourrure qui ourle les lisières; douceur et fluidité de la matière.

 

Robe – sirène,  Jean- François TEXIER

Après avoir symbolisé l’angoisse devant la mort, l’image de la sirène a exprimé la crainte de la femme et de la castration. De nombreuses légendes traduisent la peur du vagin denté (vagina dentata), suscitée par son appendice caudal (3)

Chipée à Pénélope qui ne tissait pas, non ! mais tricotait…-plus facile à défaire la nuit-, c’est la maille, technique originelle, qu’a empruntée  J.-F. Texier  pour réaliser ce fourreau. Apprise d’une grand-mère, dans la touffeur des après-midi estivales, modulée selon les préceptes de Modes et Travaux, la technique du tricot, traverse, impérieuse, tout l’œuvre de l’artiste. Le fourreau est ici à rayures. « Surface rayée, surface dangereuse » (4)

 

Robe d'indienne, Aline RIBIERE

C’est pour une pièce de théâtre écrite par le poète anglais P. Shelley, en 1819,  les Cenci, qu’A. Ribière a conçu cette pièce monumentale et hiératique. Homme et femmes d’une même famille sont intrinsèquement mêlés dans une sombre histoire criminelle  où viol, assassinat, vengeance, finissent dans un bain de sang. D’où le corps de robe : un buste double, corseté couleur chair, un côté homme, un côté femme. D’où le bas de robe, composé de morceaux disloqués, tailladés dans un précieux coupon d'indienne de Beautiran (5). Les déchiquetures sont, non point cousues, mais reliées par une multitude d’attaches parisiennes –tels des points de suture-, trace de l’acte ignominieux.

 

Robe savante, Annie COUDERC

Portée, elle offre ses somptueux appas aux dévoreurs de livre. Repliée, elle devient étagère, chaque ouvrage se logeant dans une petite case. L’accès aux livres est sensuel, la pause lecture délectable.

 

Garde robe ou les artifices du nu, Emeline ABELOOS

"Robe" désigne à l’origine l’ensemble des meubles appartenant à une personne, puis la totalité de ses vêtements. Au 14ème  siècle, c'est un ensemble de pièces taillées dans la même étoffe. En quête d’identité(s), E. Abeloos s’est constitué un vestiaire qui, lors de performances, opère la transformation de sa nudité en objet artistique. Ductiles, mouvantes, ses pièces vestimentaires habillent ou déshabillent le corps dans un jeu de caché/montré parfaitement maîtrisé, délivrant au public ses divers personnages. Rythmée par des instants de pause/pose photographique où s’exacerbe l’artialisation (6),  la posture est exigeante et le regard sagittal.

 

 "Le nu se porte très difficilement, c'est une technique de l'âme.

 Il ne suffit pas d'enlever ses habits, il faut enlever sa canaillerie."

 Henri Michaux

 

Robe-chape, Hervé POEYDOMENGE    

Créée en 1995 pour un spectacle au Glob Théâtre à Bordeaux, cette architecture conique se réfère à deux représentations célèbres : la Virgen mexicaine de la Soledad et celle de la Macarena à Séville. Figure de l’emprisonnement, la robe tend à obstruer toute ouverture par laquelle le malin pourrait pénétrer. Négation du corps et des sens  au profit de l'esprit. A la fin de la pièce, la chape est tirée au ciel par des cintres, révélant le personnage, nu en dessous.

 

Robe puzzle, Anne SAFFRE

Tension, flexion, poussée, traction, texture légère ou épaisse, coloris franc ou délavé, le vivant est à l’œuvre dans les compositions textiles d’A. Saffre, architecte. Un dispositif constructif sur le mode du puzzle propose d’unir, à l’aide de boutons, des découpes de tissu, à la base rectangulaire, pour composer le vêtement. Les variantes d’assemblage, multiples, séduisent l’usager qui articule à sa guise manche, col, ceinture ou plastron, selon un processus expansif quasi illimité. Vêtement- outil invitant à la découverte de soi et du monde. Robe, œuvre ouverte.

 

Robe de poupée, Luc LAURAS

Les jeunes filles du Tafilalet, au Sahara, confectionnent des poupées traditionnelles, à l’aide de bois d’oasis, de maïs, d’os et de chiffons, - instruments de socialisation les préparant au mariage-. En donnant à ces Marocaines de luxuriantes étoffes griffées Christian Lacroix, le plus méridional des grands couturiers français, l’impénitent voyageur bordelais, L. Lauras confère une dimension anthropologique nouvelle à cet art séculaire.

Si Louis XIV faisait placer dans les malles de ses ambassadeurs des poupées, habillées à la dernière mode de la cour, afin de répandre l’élégance française, le geste artistique du plasticien se plaît aujourd’hui aux métissages, loin de tout ethnocentrisme.

 

Robe, action ! Isabelle KRAISER

Habillée d’une robe-blouse des années 60, démodée et de couleur criarde, I. Kraiser se promène de rue en square, de vernissage en soirée électorale…, piégée en situation par quelques photographes complices qui l’érigent ainsi en personnalité volontairement décalée.

Autant de « portraits corporels » dans l’espace que de postures, chacune d’elles laissant  place à l’imprévisible réponse du public, fortement sollicité pour entrer dans l’action.

Réflexion sur le rôle identitaire et discriminatoire du vêtement dans divers contextes et territoires. Travail sur le regard, l’improvisation, le rapport des corps au monde. Une forme  d’« art contactuel » (7)

 

 

Dans le film « La Robe »(8), le cinéaste hollandais Alex Van Warmerdam, montre l’itinéraire d’une robe qui passe de mains en mains et joue des tours pour le moins inattendus à ses propriétaires successifs.

 

Quel sera le destin particulier de ces robes ?

  

Roseline Giusti Wiedemann, Professeur associé, Université de Bordeaux3.

 

 

(1) l’Ecole LIMA, à Bordeaux, prépare, entre autres,  à un BTS de mode.

(2) expression italienne= quelle histoire (de brigands).

(3) D’après J. Leclercq –Marx, La sirène dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité au Moyen Age, Bruxelles, 1997.

(4) M. Pastoureau, L’étoffe du diable, Seuil, 1991.

(5) La fabrique de toiles de coton a fonctionné à Beautiran  (Gironde) de 1797 à 1832.

(6) Montaigne, le premier, forgea ce concept : rendre esthétique par le regard n’importe quelle situation.

(7) Paul Ardenne, Un art contextuel, Flammarion, 2002, (p. 179). Voir aussi : Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Les Presses du réel, 1998.

(8) présenté au très intrépide cinéma Jean Eustache, à Pessac.

 

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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 14:39

Lumières de Vianne

> par Roseline Giusti-Wiedeman,
professeur associé à l’université Michel-de-Montaigne Bordeaux 3.
> photographies d’Antoine Guilhem-Ducléon
Recherches Lot-et-Garonne
54 • le festin #56 •

Une forêt de poutrelles métalliques abritant ateliers et bureaux,
des fours brûlant sans répit, des wagonnets chargés de verreries
d’éclairage ou de décoration, des moules en fonte par milliers
tout témoigne de ce qu’a été Vianne : un formidable emporium
où se sont exercés jusqu’à 900 ouvriers et plus.
Depuis mai 2005, la verrerie mythique, soudée autour
d’une équipe réduite, joue la créativité et relance la production

.Aux origines, le sable et le rail
Sous l’impulsion de Jean Laubenheimer, brasseur à Nérac,
et de son ami Henri Latouche, minotier à Vianne, aidés de
nombreux actionnaires, la verrerie de Vianne est créée en
1920 – usine et siège social à Vianne, bureaux à Nérac.
Sans doute est-il commode pour le brasseur d’avoir à portée
de mains une usine de bouteilles pour le conditionnement
de la bière vendue dans tout le Sud-Ouest : Gironde, Landes,
Basse Pyrénées, Gers et Lot-et-Garonne. La proximité
conjointe des sables de Durance et de la voie ferrée Riscle-
Port-Sainte-Marie, pour assurer le transport des marchandises,
contribue à rendre la situation favorable. Outre les
bouteilles, on y fabrique mécaniquement verres et pots à
confiture, puis, très vite, tous articles en verre blanc, les tubes
pour lampes à pétrole notamment. Aussi, s’ajoute peu après,
à la presse mécanique pour la gobeleterie, la technique du
soufflé bouche, pratiquée par des hommes de l’art appelés
de l’étranger.
Dès l’origine, la verrerie connaît de nombreux aléas et n’a,
au début, qu’une activité relative. Des crises en 1925, puis
en 1929 viennent restreindre sa production. D’autres difficultés
l’obligent à des restructurations ou à des cessations
d’activité passagères comme en 1985, 1991 ou, tout récemment,
en 2003.
Néanmoins, à ses heures de gloire, Vianne s’est assurée la
première place parmi les fabricants de verreries d’éclairage,
s’affichant comme l’une des plus grandes usines de Lot-et-
Garonne avec des clients dans toute l’Europe, aux États-
Unis, et en Extrême-Orient. Dès 1933, la mise au point du
verre triplex opale, qui laisse passer la lumière à 90 %, sans
éblouir, y a été pour beaucoup.
Dans les réserves, des pièces anciennes, parfois rares,
recherchées par les collectionneurs, témoignent de ce temps :
décors peints à la main, portraits, paysages, pieds de lampe
dorés à l’or…
Secrets de Vianne

Avec ses verres clairs, ses opales, ses pâtes de verre, ses 3 500
moules en parfait état de marche, et ses quelque 350 finitions
à chaud référencées, la verrerie offre un large éventail
d’objets. Abat-jour, réflecteur verre de lampes tulipes,
vase, photophore, verrine, gobeleterie, art de la table… Des
pièces d’usage courant et du semi fini voisinent avec d’autres
particulièrement recherchées par des aficionados,
comme le globe Shell, ancienne enseigne des stations d’essence.
Mais la spécialité de Vianne reste avant tout le luminaire.
Six fours sont en activité, avec une technique principale :
le soufflage. À l’aide de cannes longues (de 1,20 à 1,30 m),
la paraison* est cueillie dans le pot où le feu est régulièrement
alimenté par une composition spécifique (préparée dans
des brouettes). Ces cannes, creuses, permettent le soufflage
à la bouche, tandis que les apports nouveaux de verre,
pour réaliser des pétales sur les roses par exemple, se font

 


GLOSSAIRE
Paraison. Masse de
verre cueillie et
façonnée pour
former un objet.
3 Viannes 7/11/05 12:01 Page 54
• le festin #56 • 55
Lot-et-Garonne Recherches
Souffleurs déposant un cordon
rapporté pour réaliser des pétales.
Uniques ou à usage courant, les
pièces requièrent un savoir-faire
quels seuls quelques ouvriers
détiennent encore.
3 Viannes 7/11/05 12:01 Page 55
56 • le festin #56 •
Recherches Lot-et-Garonne

 

Des masques de protection
à la forme du dessin
souhaité sont alors posés
sur la surface de la pièce
qui est ensuite attaquée
avec un jet de sable jusqu’à
atteindre la couche colorée
du dessous. Une ultime finition s’effectue à l’acide. C’est le
fameux «De Vianne». Certaines pièces comme les « roses
ouvert-main», soufflées et tournées, avec un relief dans le
moule, nécessitent une dextérité très particulière que seuls
quelques ouvriers possèdent.
Chaque jour, la verrerie fabrique en moyenne 2 000 pièces
pour une tonne de verre cueillie ; entre 60 et 80 % de la
production est exporté dans le monde entier, en particulier
aux États-Unis. Les formes sont généralement puisées dans
l’immense patrimoine des moules existants, la très grande
variété du stock permettant de satisfaire la quasi totalité
des demandes. D’autres moules, non plus en fonte cette fois,
mais en platane, servent à faire des échantillons ou des pièces
de pré-série. Aussi un client peut-il commander instantanément
des milliers de pièces ou exiger du sur-mesure. La
flexibilité fait la force de Vianne.
à l’aide de cannes pleines. Le verre peut être teinté dans la
masse ou composé de plusieurs couches claires et/ou colorées.
Ciseaux, palettes et pinces coupent, façonnent et
étirent. Les pièces obtenues sont ensuite portées à l’arche
de recuit.
Les objets en pâte de verre rappellent tout à fait ceux que
Daum ou Gallé fabriquaient au temps de l’Art Nouveau. La
technique viannaise, toutefois, part du verre soufflé, clair,
(une ou plusieurs couches) sur lequel on mouchette de petits
grains de verre de couleur. La masse de verre est ensuite
passée au fourniquet – sorte de gros brûleur –, afin de faire
fondre les granulés qui adhèrent ainsi à toute la surface du
verre. On appose ensuite sur la pièce une dernière couche
de verre transparent avant de la souffler dans le moule, ce
qui donnera à l’objet sa forme définitive.
«Avec la pâte de verre, on peut faire jouer les décors à loisir
et sans retenue », dit Pierre Grange, responsable du bureau
technique, véritable mémoire du lieu. Des couches alternées
de verre transparent et de couleur constituent le support idoine
pour recevoir des ornements, floraux, végétaux ou abstraits.
Les formes sont
généralement puisées
dans l’immense
patrimoine des moules
existants, la très
grande variété du stock
permettant de
satisfaire la quasi
totalité des demandes
Un des premiers logos de la firme.
Planches de dessins et études de couleur (1940).
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Des formes vivifiées
Que faire pour Vianne? Épaulé par la communauté de
communes du Val d’Albret (qui a acquis les murs de l’usine),
le nouveau directeur, Jean-Paul Lafragette, s’est adjoint des
hommes au profil moderne, Marcello Roudil pour la commercialisation,
Régis Dho pour la création. La verrerie, rebaptisée
Crystalglass, entame un nouvelle politique.
Régis Dho, homme d’expérience, n’a rien voulu brusquer.
«J’y suis allé avec un plumeau », dit avec humour celui qui
crée, entre autres, pour Baccarat, Daum, le cristallier
Vénitien Salviati, les lampes Berger, et le porcelainier
Haviland. Il a dessiné quatre collections basiques : Garance,
Primavera, Ombrella, Antigone, aux finitions soignées qui,
sans trahir l’esprit de Vianne, offrent des formes habilement
vivifiées, à la portée de toutes les bourses. L’équipe en place
apprécie cette création raisonnée qui tient compte des
données industrielles et de la fabrication telle qu’on la
pratique à Vianne.
Parallèlement, une ligne haut de gamme, détachée de la tradition
viannaise, est signée par des créateurs de renom :
Arman, Hilton McConnico, Philippe Parent et Régis Dho
lui-même avec des pièces d’exception. Ce sera bientôt au
tour de
Christian Tortu
et de Chantal Thomass.
Sollicité dans sa résidence
new-yorkaise, Arman avait
proposé un lustre monumental constitué de
« tranches » de violons en bronze
sectionnés… dans la continuité de ses pièces
habituelles. Hilton McConnico, fidèle aux
rayures, propose deux luminaires, aux couleurs
jaunes et noires, contrastées. Certainement les pièces les plus
audacieuses. Philippe Parent revisite avec bonheur les
suspensions des années 1940 et donne dans le luxe, avec
de très belles lumières dorées. Et Régis Dho, tout en sensibilité,
inscrit sur des fuseaux cylindriques, comme des
rouleaux de prière, des textes énigmatiques. Coptes ?
Mandarins? Se découpant dans la lumière blanche, ces
vibrantes écritures ont une vertu onirique, presque incantatoire.
Bonne chance à Vianne
Les verreries de Nérac au XVIIIe siècle, de Pompogne et
Casteljaloux au XIXe avaient attiré en Albret un personnel
• le festin #56 • 57
Quelques étapes de la fabrication des luminaires : enfournage de la composition dans le pot, recuisson des verreries après soufflage, taille des nervures des motifs à la meule.
Le célèbre designer
Hilton McConnico
égaie avec un
lustre coloré la
tradition du verre
soufflé bouche.
Une applique du créateur Régis Dho,
artisan du renouveau formel de Vianne.
3 Viannes 7/11/05 12:01 Page 57
spécialisé, tchèque, allemand, italien, espagnol, ou polonais.
L’usine de Vianne semble, dès ses débuts, avoir perpétué cette
tradition. Dans un passé plus récent, des créateurs étrangers
ont été régulièrement invités, pour de cours séjours, à
venir produire sur place. Régis Dho voudrait renouer avec
cette pratique et faire appel, entre autres, à des créateurs
japonais, et à des femmes-verriers, dont le travail est peutêtre
moins connu. Marcello Roudil, lui, veut ouvrir Vianne
au tourisme industriel. Initiative excellente qui s’inscrirait
dans la lignée d’expériences déjà réalisées par d’autres
villes. Boulogne-Billancourt, par exemple, lors des Journées
du Patrimoine de septembre dernier, a montré les richesses
de ses entreprises, peu connues du grand public. Si la
communauté de communes du Val d’Albret réalise effectivement
le « Pôle des métiers du feu » qu’elle souhaite
implanter sur le site même de la verrerie (dont le septième
de la surface seulement est utilisé), ce sera un atout majeur
pour l’usine viannaise. Vianne Crystalglass, bonne chance.+
58 • le festin #56 •

 

Vianne Crystalglass
Avenue de la Verrerie
47230 Vianne
T. 05 53 97 65 65
Boutique ouverte du mardi au samedi
de 10 h à 12 h 30 et de 14 h à 18 h,
ainsi que le dimanche et le lundi
en saison (T. 05 53 97 65 40)
Visites guidées sur rendez-vous
les mardi, mercredi et jeudi de 10 h
à 10 h 30 et de 10 h 30 à 11 h.
QÀ voir
Recherches
Suspension de la collection
Garance. Aux côtés des
lignes haut de gamme,
Régis Dho propose une
collection « prêt à porter »
accessible à toutes les
bourses.
Lot-et-Garonne
3 Viannes 7/11/05 12:01 Page 58
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Au détour d’une réserve se
découvre les pièces qui ont fait
l’histoire de la verrerie.
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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 12:39

Paru dans Le Festin

Le Makhila

 

Bâton de marche et arme défensive, simple outil mais aussi objet d’art, le makhila est un instrument complexe. D’usage courant ou honorifique, portant devise à sa virole, il compte encore aujourd’hui parmi les productions artisanales des plus vivantes du pays basque. Comme le disait Prosper de Lagarde, il reste « un meuble indispensable à un Basque ».

 

Traditionnellement, on prête au makhila un certain nombre de fonctions. Bâton ferré, il sert de support au marcheur; orné, il est objet d’apparat et a depuis longtemps acquis le statut d’œuvre d’art ; muni d’une pointe acérée, bien dissimulée sous un pommeau amovible, il est enfin une arme redoutable. Selon l’historien Philippe Veyrin (1), c’est au cours du 19ème siècle que le makhila prend peu à peu l’aspect qu’on lui connaît aujourd’hui et s’enrichit d’un aiguillon défensif. Sa production n’est plus assurée désormais que par de rares ateliers, le plus réputé étant celui des Ainciart Bergara, à Laressore. Ce petit bourg du canton d’Ustaritz, dans la région du Labourd, distant d’une quinzaine de kilomètres de Bayonne est situé, on s’en serait douté, le long d’un itinéraire ancien menant à St Jacques de Compostelle. Leur maison familiale qui abrite atelier et boutique a pour nom Kilho Tegia, « maison de la quenouille ». L’activité y était, en effet, autrefois, concentrée autour du lin pour  fournir en drap le séminaire local, créé dès 1733 par l'abbé Daguerre, avec l'aide des familles du village. Les fileuses utilisaient quenouilles, fuseaux et dévidoirs finement décorés au couteau, témoignage d’un réel art populaire. Pour les mariages, ces objets hautement symboliques avaient leur place sur la charrette qui emportait dans la maison du futur couple le mobilier et le trousseau. On peut voir au musée basque à Bayonne, toute une série de makhilas, aux côtés de quenouilles taillées dans le même bois et ornées de façon semblable qui proviennent, pour la plupart, de cette fabrique perpétuant la tradition issue d’une longue lignée d’artisans.

 

DU BOIS DONT ON FAIT LES MAKHILAS

Les makhilas sont taillés dans du néflier. Cette essence dense et homogène, au grain très fin; flexible et résistante à la fois, a la propriété de sécher sans se fendre. Son emploi est déjà attesté dans Le Roman de Renart : un « baston de neflier bien fet » ; en Bretagne la roture avait coutume de tailler son gourdin (penn-baz) dans ce même bois, et les bourgeois des villes de Flandre, au dire de Voltaire, exerçaient leurs droits avec la massue de mesplier (néflier). De l’espèce mespilus germanica, c’est un petit arbuste qui viendrait, paraît-il, du nord de la Perse ou des Balkans. Au Pays basque, il pousse de façon spontanée et sporadique. Outre les cannes, il servait autrefois à faire des manches d’outils ou de fléaux. Ce sont généralement les rejets ou rameaux secondaires qui partent du sol et non du tronc qui sont requis. La sélection des tiges ne va pas sans mal. « On peut les trouver au même endroit  pendant vingt ans et après ils disparaissent, sans qu’on sache pourquoi », dit Charles Bergara. Il faut donc arpenter bois et champs avant d’arrêter son choix sur la bonne tige.

Curieusement, la confection  du makhila  commence par son ornementation. Le décor est sculpté, au printemps, à même la branche de l’arbuste, au moyen d’un couteau (2). Chaque artisan a sa façon propre de procéder, son coup de main, son type d’entaille. Rainures sinueuses ou traits plus géométriques, les figures semblent au profane n’offrir que peu de variantes, mais le connaisseur saura, au vu des dessins, attribuer et dater chaque modèle. En poussant, la tige va permettre la cicatrisation. A la fin de l’automne intervient la coupe, puis, à chaud dans un four, l’écorçage des branches et le redressement des tiges trop courbées. L’ampleur et la beauté  des « scarifications » noueuses se révèlent alors. L’homme aura donné à ces boursouflures valeur artistique. « La rencontre avec l’arbre procure une émotion esthétique réelle », murmure Charles Bergara. L’occasion de créer, de faire preuve d’habileté dans l’exécution technique et de contenter un destinataire précis qui attend son makhila (3) donne à l’artisan une vraie jouissance.

 

ERGONOMIQUE, DEFENSIF ET ELEGANT    ou BATON contre COUTEAU

Bâton de marche, le makhila offre des performances appréciées. Avec des proportions calculées pour que le centre de gravité se situe vers le milieu de la canne, il est parfaitement équilibré. De plus, chaque spécimen est adapté à la morphologie de son usager, la longueur du bâton pouvant varier entre 90 cm et un mètre. Léger, il est efficace en cas d’attaque : un gros bout ferré, en forme de trèfle, à la base, une pointe acérée, en haut, dissimulée sous la poignée qu’on peut dévisser. Son porteur se sent invincible. « Ces gueuses se sont mises toutes contre moi, parce que je leur ai dit que tous leurs jacques de Séville, avec leurs couteaux ne feraient pas peur à un gars de chez nous avec son béret bleu et son maquila » écrivait P. Mérimée, en 1847, dans Carmen. Au 19ème siècle, on en était même arrivé à en prohiber l’introduction dans la ville de Bayonne « parce qu'il était rare que les jours de marché, il n'y eût point quelque membre ou quelque tête fracassée (4). Mais d’autres se réjouissaient, aux dire du Dr Jaureguiberry, de tels dangers et taxaient de tristes tous marchés sans bataille au makhila.(5) A travers lui s’identifiaient une culture, une forme de pensée et l’expression d’une identité collective.

                                         Henry Russel, Biarritz and Basque countries, 1878, Londres, p.8

« A curious stick, called makila, is used all over the country. Made of the medlar-tree, it is often worth more than a guinea. There are plenty to be had at Bayonne”

 

 

Une grâce particulière dans le vêtement et le geste caractérise, aux dires des écrivains du XIXème siècle, le costume basque. Le bâton qui le complète est tout aussi leste, et élégant,  quel qu’en soit l’usage, ustensilaire, défensif ou festif (danses au makhila (6).) Avec son pommeau en corne ou en métal façonné au marteau, ses viroles ciselées en laiton, en maillechort ou plus rarement en argent et en or, ses fines tresses de cuir, son manche aux teintes blondes ou tirant vers le rouge, (un secret de coloration qui n’a jamais été percé), le makhila est une canne très prisée, qu’on se transmet de père en fils depuis des générations. Non plus pour ses usages utilitaires dont il s’est peu à peu départi, mais pour son caractère honorifique. Offert jadis au curé, au maire, au joueur de pelote, à un ancien méritant, il reste un cadeau de choix. On attribue à Napoléon III, habitué des côtes basques, l’instauration de l’usage consistant à donner en présent un makhila aux chefs d’Etat et aux personnalités. Marqué du patronyme et d’une devise propre, toujours traduite en basque, parfois même d’un chiffre ou d’un blason, il distingue son possesseur. Voici quelques exemples de devises restées dans les mémoires : « Dur à l’ennemi, doux au possesseur », « Le makhila en main, je vais de par le monde », « Avec moi, peur de personne », « Aide le vieux, embellit le jeune », « Sursum corda »…S’alignant alors sur les bâtons de commandement (de justice, de maréchaux, les sceptres royaux… (7) le bâton basque est bien aussi la marque insigne de pouvoir. Si le makhila est la fierté des Basques, les grands de ce monde ou les simples connaisseurs en tirent aujourd’hui également prestige.

Roseline Giusti – Wiedemann.

 

(1)Les Basques, de Labourd, de Soule et de Basse-Navarre; leur histoire et leur tradition, Arthaud, 1955.

(2) le plasticien libournais Etna Corbal utilise également cette technique d’entaille pour ses sculptures végétales, les considérant comme des porte-greffes « d’élevage » de textes; il cite par ailleurs des pratiques similaires en Extrême-Orient, effectuées sur des bambous votifs où l’on graverait des idéogrammes.

(3) le temps de séchage du bois durant de dix à quinze ans, l’artisan puise dans son stock de tiges arrivées à maturité pour honorer les commandes.

(4) H.L. Fabre, Lettres Labourdines, 1869,(ou1867 )

(5) in Philippe Veyrin, Les Basques..., p.44

(6) à rapprocher des arts martiaux pratiqués de par le monde, de l’Afrique aux pays d’Extrême-Orient, en passant par l’Inde et le Portugal.

(7) Ainsi chez les Fon du Dahomey, les « récades » (nom dérivé du portugais), crosses en bois dur, avec une lame en bois sculpté, en fer forgé, en cuivre, en argent ou en ivoire quand il s’agissait d’un monarque sont des marques d’autorité ;de même, en Angola, les bâtons de commandement des Tshokwe, au sommet en forme de tête humaine ; et au Congo, les sceptres d’ivoire du Mayombé… voir M. Leiris et J. Delange, Afrique noire, Gallimard, 1967.

 

Informations :

La maison du makhila, Laressore, Tous les jours sauf dimanche et jours fériés 8-12 H et 14-18 H ;  05 59 93 03 05  www.makhila.com

Musée Basque, 37, quai des Corsaires,  Bayonne, 05 59 46 61 90 info@musee-basque.com

 

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6 septembre 2010 1 06 /09 /septembre /2010 14:30

ARTHOUS, TERRE PRODIGUE.

Le Festival international de céramique de l’abbaye d’Arthous, près d’Hastingue (Landes) rassemble chaque année une soixantaine de créateurs internationaux. Manifestation de renom, elle attire les foules. Chaque année, un pays étranger est à l’honneur. En 2007, trois potières du pays Malinké (Haute Guinée) montraient in situ leurs techniques spécifiques. Professionnels et amateurs y font des découvertes.

 

Fragile et vibrant de rythmes visuels : le vase-sculpture d’une jeune artiste de Salies de Béarn


Montée au colombin plat, la pièce est amenée à une dimension monumentale par des gestes répétés. Le décor abstrait est obtenu en pinçant la paroi entre le pouce et l’index pour former des nervures verticales. Puis des stries au couteau sont également réparties sur toute la paroi. L’artiste insiste sur ce travail quasi mécanique. Etirée aux limites du possible, la fine enveloppe à l’assaut de l’espace apprivoise à chaque instant l’équilibre. Le matériau provient d’Orriule, carrière proche de Salies de Béarn, où il est communément exploité pour des carreaux. L’artiste apprécie ce grès, bien adapté à son type de pièces qui « se travaille fin et se tend presque à l’infini ». Après cuisson, à 1280°, le matériau prend une couleur chamois, magnifique, qui garde un aspect naturel. L’objet ainsi façonné « semble venir de la terre, des insectes, comme s’il avait été fabriqué par la nature ». Voici pourquoi Gaëlle Guingant récuse l’appellation de vase et la fonction de contenant. Plus proche de la sculpture, l’objet procède de la terre et retourne à la terre.


Roseline Giusti

Le Festin

7. Gaelle Gingant-Convert, Vase-sculpture, grès. H : 50 cm, diam. : 45 cm, (Collection de l’artiste).

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 18:53

La dame aux papiers peints

par Roselyne Giusti-Wiedemann
photographies d’Antoine Guilhem-Ducléon

Paru dans Le Festin #60 •

3 Saint Pandelon 10p 12/10/06 11:41 Page 2

 

Françoise Subes a consacré sa vie à retrouver le décor original de
son château, transformant chaque pièce en une oeuvre élégante et
sophistiquée. Reconnue pour son savoir-faire, cette orfèvre de l’ornement
a exercé ses talents dans plusieurs demeures historiques de l’Aquitaine.

 

D’Extrême-Orient à Saint-Pandelon
En décoration, les papiers peints sont à la mode. Les spécimens
anciens (rouleaux complets ou chutes, tentures, panoramiques,
bordures) connaissent le succès dans les ventes
aux enchères, les rééditions puisent dans les fonds des
musées – celui par exemple du Victoria et Albert Museum
de Londres. La jeune création fait preuve d’invention radicale
et ses motifs, rendus autonomes, se collent parfois
directement sur les murs1.
Venue de l’Extrême-Orient au XVe siècle, la technique des
papiers peints s’est développée en France surtout dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment grâce aux efforts
de l’industriel J. B. Réveillon qui réalise des impressions
sur vélin avec des planches en bois gravé. Les fabricants Zuber,
Dufour et Leroy mécanisent cette production à partir de 1850
et multiplient motifs et décors. Au début du XIXe, la passion
des Français pour ce type de revêtement est à son comble.
À l’origine, les papiers peints servent à tapisser divers
objets comme coffres, coffrets – de coursiers à cheval par
exemple –, livres, paravents, se soumettant aux formes des
ustensiles. Lorsqu’ils partent à l’assaut des parois, ils affichent
une liberté, voire une désinvolture qui convient bien
à l’esprit du XVIIIe. Peints à la détrempe, ces papiers offrent
une touche plus sensible que la tapisserie dont ils se sont
émancipés et se déclinent dans des coloris d’une étonnante
fraîcheur.
La fin de l’année 1771 voit s’installer à Bordeaux Édouard
Duras (Dublin, 1735-Bordeaux, 1791) qui, outre sa production
personnelle, importe d’Angleterre des modèles en vogue.
Il tient boutique et ouvroir Place Dauphine2. À Saint
Pandelon, Mgr Le Quien de la Neufville rénove alors son
château. Pris d’engouement pour ces irrésistibles décors à
la mode qu’il a vus à Paris, il commande au sieur Duras
fourniture et pose d’un ensemble important.
Deux siècles plus tard, la découverte de ces papiers peints
d’origine sous diverses couches – jusqu’à sept successives –,
va entraîner les époux Subes dans une entreprise de restauration
de plus de trente ans.
L’acquisition du domaine s’est faite sur un coup de foudre.
Françoise Subes se souvient de son émerveillement devant
les camélias en fleur qui, côté nord, percent au-dessus des
ronces. À l’intérieur, rien n’a été touché. L’authenticité de
cette maison lui apparaît donc comme exceptionnelle.
Néanmoins, l’installation n’est pas simple. Peu contrée
depuis des lustres, la nature, livrée à elle-même, a pris trop
avantageusement ses droits et les taillis enserrent la bâtisse
de toutes parts. Et c’est à la machette qu’il faut dégager
les accès. Bien qu’inhabité et recouvert d’épineux, le château
des Evêques n’en est pas moins un lieu convoité. Les nouveaux
acquéreurs le découvrent à leurs dépens. Le terrain d’aviation
proche a fait du donjon un repère pour les exercices
aériens. Et, construit sur un pic d’ophite3, le château abrite
une carrière qui menace dangereusement ses fondations4.
Françoise Subes a consacré sa vie à retrouver le décor original de
son château, transformant chaque pièce en une oeuvre élégante et
sophistiquée. Reconnue pour son savoir-faire, cette orfèvre de l’ornement
a exercé ses talents dans plusieurs demeures historiques de l’Aquitaine.
>
1. Le bordelais
Emmanuel
Lesgourgue, entre
autres, excelle dans
ce genre de
« sticker ».
2. Aujourd’hui
Place Gambetta, à
l’emplacement de la
Maison Hermès, où
les multiples
couches superposées
de papiers peints
ont subsisté
jusqu’en 1979.
3. Roche éruptive,
dite aussi
serpentine, utilisée,
entre autres, pour le
revêtement des
routes.
4. Le classement du
château au titre des
Monuments
historiques règlera
le problème.
Recherches Landes
7 • le festin #60 •

 

logues de cette sorte fragilissime de vestiges, ils résolurent
de reconstituer le puzzle des décors lacérés puis, réinventant
la technique ancienne dite des cadres lyonnais, de
recréer les décors perdus. Dans le château même, un atelier
fut installé, consacré à l’impression de papiers peints en
dominos, ces carreaux de papier, de 45 x 55 cm environ,
que l’on colle bout à bout ou, pour parler comme au XVIIIe
siècle, que l’on raboute. L’atelier continue jusqu’à ce jour
de produire des papiers imprimés à la main, d’après modèles
anciens, à la demande des particuliers ou des institutions
patrimoniales, dans le cadre de la restauration de châteaux
ou de demeures historiques. C’est ainsi, pièce après pièce,
que fut recréé à Saint-Pandelon, dans sa fraîcheur et son
éclat d’origine, l’environnement familier du dernier évêque
dacquois de l’Ancien Régime.
Jaune moutarde, bleu turquoise ou rose indien
Les estampilles apposées au revers des dominos retrouvés
ont révélé la personnalité d’Edouard Duras, dominotier à
Bordeaux, place Dauphine. Natif d’Angleterre, où l’engouement
pour les papiers peints s’était affirmé dès le début
du XVIIIe siècle, il s’était avisé de la vogue naissante en France
de ces décors muraux et avait choisi de venir s’établir en
Aquitaine en 1771 pour y exploiter son savoir-faire. Doué
d’une rare imagination plastique, il crée d’éblouissants
motifs d’inspiration rococo à damas, rinceaux, bouquets,
rubans, dentelles évoquant des motifs de soieries, voire
encore de luxuriantes compositions «aux oiseaux à la façon
de Chine». Ses productions témoignent d’un goût prononcé
pour la stridence des tons et l’audace des associations colorées
: jaune moutarde, bleu turquoise ou rose indien, très
saturés, voisinent sans complexes, aussi loin que possible
de l’idée de distinction retenue et précieuse que l’on associe
trop souvent aux préférences chromatiques du XVIIIe siècle.
On ne recule devant aucune audace : pour exalter les tons
vifs d’un motif à fleurs, notre décorateur n’hésite pas à les
détacher sur un fond noir de la dernière énergie. Les fragments
de dominos retrouvés ont aussi révélé la latitude illimitée
que se donnait Duras, qui pouvait imprimer un même
motif suivant des accords colorés différents, multipliant
ainsi à l’infini – et pour tous les goûts – les possibilités de
son catalogue ! L’on enrage à penser que, lors d’une récente
rénovation de l’immeuble bordelais où se trouvaient l’échoppe
et l’habitation de Duras, les ouvriers employés sur le chantier
durent péniblement gratter et détruire des dizaines de
couches superposées de papier peint avant d’arriver à l’enduit
mural : ainsi se sont perdus les dominos dont chaque
année le sieur Duras retapissait ses murs en guise de réclame
pour ses nouvelles productions !
Parmi les revêtements retrouvés à Saint-Pandelon figurent
aussi des papiers anglais d’importation du type dit flocked
papers, dont la caractéristique est d’imiter l’apparence
précieuse des velours ciselés obtenue par saupoudrage d’une
poussière de laine sur préparation à la colle, technique dite
tontisse. Ces revêtements, d’un caractère spécialement
précieux, étaient réservés aux pièces les plus prestigieuses
des appartements, à la chambre du prélat en particulier.
La couleur d’une époque
Monseigneur de La Neufville apparaît dans les quelques écrits
qui nous restent de lui comme un homme lettré, amateur
d’art, pouvant citer en passant Madame de Sévigné ou, inci-
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Recherches Landes
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• le festin #60 • 4
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demment, émailler son propos d’une allusion à Watteau.
Homme de l’ancien monde, fidèle aux valeurs de son état
et de sa caste, il jette néanmoins autour de lui un regard
d’observateur lucide, sans illusions. L’un des événements de
sa vie fut sa visite à Versailles quelque temps avant la tourmente
révolutionnaire, en mai 1789. Il pressent alors la
débâcle prochaine et en diagnostique les causes : l’insouciance
suicidaire de l’entourage royal, son immoralité, le
gaspillage et le luxe effrénés de la classe dominante.
«Le trône est éclaboussé par le scandale », écrit-il à l’un de
ses correspondants provinciaux, « si vous saviez ce que l’on
peut lire ou entendre dans certains salons, vous seriez rempli
d’effroi. Ainsi vous comprendrez qu’il me tarde de revenir
dans ma chère résidence de Saint-Pandelon pour y prendre
un peu de repos après tant d’émotions ». Hélas, il était écrit
que le répit serait bref : l’orage éclate ; pressé de prêter
serment à la Constitution civile du clergé, le prélat refuse
tout net : «l’autorité temporelle peut intercepter ou suspendre
mes fonctions publiques, elle ne pourra jamais m’ôter les
pouvoirs dont la puissance spirituelle m’a investi». Le pauvre
évêque n’a pas d’autre issue que la fuite : il doit abandonner
en catastrophe sa “chère résidence” à peine rénovée et s’exiler
en Espagne.
Revenu au moment du Concordat, il meurt en 1808 non loin
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Recherches Landes
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de Bordeaux sans avoir revu sa demeure dacquoise, entre
temps acquise comme bien national par un certain Jean-
Jacques Ducros.
La couleur d’époque – comme le son en musique – est la
chose du monde la plus volatile, la plus difficile à restituer
et pourtant essentielle à la connaissance de l’esprit d’un temps.
La résurrection des papiers peints de Monseigneur de La
Neufville a été l’une de ces aubaines qui révèlent tout un
pan de l’histoire du goût, éclairant un penchant somme toute
assez méconnu de l’esthétique intérieure du XVIIIe siècle pour
la vivacité chromatique et l’éclat, et faisant retrouver au
mobilier de l’époque toute la fraîcheur et l’élégance de son
environnement d’origine. +
Bibliographie
L’essentiel des informations provient des articles de Jacques Subes (†), publiés dans
plusieurs livraisons du Bulletin de la Société de Borda, années 1974 et 2002
(publication par Éric Lhuillier pour l’article le plus récent), ainsi que des
communications de Jean-François Massie pour le même bulletin, années 1972-1973.
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La dame aux papiers peints
D’Extrême-Orient à Saint-Pandelon
En décoration, les papiers peints sont à la mode. Les spécimens
anciens (rouleaux complets ou chutes, tentures, panoramiques,
bordures) connaissent le succès dans les ventes
aux enchères, les rééditions puisent dans les fonds des
musées – celui par exemple du Victoria et Albert Museum
de Londres. La jeune création fait preuve d’invention radicale
et ses motifs, rendus autonomes, se collent parfois
directement sur les murs1.
Venue de l’Extrême-Orient au XVe siècle, la technique des
papiers peints s’est développée en France surtout dans la
seconde moitié du XVIIIe siècle, notamment grâce aux efforts
de l’industriel J. B. Réveillon qui réalise des impressions
sur vélin avec des planches en bois gravé. Les fabricants Zuber,
Dufour et Leroy mécanisent cette production à partir de 1850
et multiplient motifs et décors. Au début du XIXe, la passion
des Français pour ce type de revêtement est à son comble.
À l’origine, les papiers peints servent à tapisser divers
objets comme coffres, coffrets – de coursiers à cheval par
exemple –, livres, paravents, se soumettant aux formes des
ustensiles. Lorsqu’ils partent à l’assaut des parois, ils affichent
une liberté, voire une désinvolture qui convient bien
à l’esprit du XVIIIe. Peints à la détrempe, ces papiers offrent
une touche plus sensible que la tapisserie dont ils se sont
émancipés et se déclinent dans des coloris d’une étonnante
fraîcheur.
La fin de l’année 1771 voit s’installer à Bordeaux Édouard
Duras (Dublin, 1735-Bordeaux, 1791) qui, outre sa production
personnelle, importe d’Angleterre des modèles en vogue.
Il tient boutique et ouvroir Place Dauphine2. À Saint
Pandelon, Mgr Le Quien de la Neufville rénove alors son
château. Pris d’engouement pour ces irrésistibles décors à
la mode qu’il a vus à Paris, il commande au sieur Duras
fourniture et pose d’un ensemble important.
Deux siècles plus tard, la découverte de ces papiers peints
d’origine sous diverses couches – jusqu’à sept successives –,
va entraîner les époux Subes dans une entreprise de restauration
de plus de trente ans.
L’acquisition du domaine s’est faite sur un coup de foudre.
Françoise Subes se souvient de son émerveillement devant
les camélias en fleur qui, côté nord, percent au-dessus des
ronces. À l’intérieur, rien n’a été touché. L’authenticité de
cette maison lui apparaît donc comme exceptionnelle.
Néanmoins, l’installation n’est pas simple. Peu contrée
depuis des lustres, la nature, livrée à elle-même, a pris trop
avantageusement ses droits et les taillis enserrent la bâtisse
de toutes parts. Et c’est à la machette qu’il faut dégager
les accès. Bien qu’inhabité et recouvert d’épineux, le château
des Evêques n’en est pas moins un lieu convoité. Les nouveaux
acquéreurs le découvrent à leurs dépens. Le terrain d’aviation
proche a fait du donjon un repère pour les exercices
aériens. Et, construit sur un pic d’ophite3, le château abrite
une carrière qui menace dangereusement ses fondations4.
Françoise Subes a consacré sa vie à retrouver le décor original de
son château, transformant chaque pièce en une oeuvre élégante et
sophistiquée. Reconnue pour son savoir-faire, cette orfèvre de l’ornement
a exercé ses talents dans plusieurs demeures historiques de l’Aquitaine.


> par Roselyne Giusti-Wiedemann
> photographies d’Antoine Guilhem-Ducléon
1. Le bordelais
Emmanuel
Lesgourgue, entre
autres, excelle dans
ce genre de
« sticker ».
2. Aujourd’hui
Place Gambetta, à
l’emplacement de la
Maison Hermès, où
les multiples
couches superposées
de papiers peints
ont subsisté
jusqu’en 1979.
3. Roche éruptive,
dite aussi
serpentine, utilisée,
entre autres, pour le
revêtement des
routes.
4. Le classement du
château au titre des
Monuments
historiques règlera
le problème.
Recherches Landes
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3 Saint Pandelon 10p 12/10/06 11:41 Page 8Toutes ces déconvenues ont eu pour effet d’aiguiser l’énergie
du couple. Par la suite, Françoise Subes ira même jusqu’à
braver sur des chantiers de démolition les mâchoires avides
des bulldozers pour sauver quelques vestiges de papiers
anciens qu’on lui a signalés.
Une châtelaine-artiste
Baignée dès son plus jeune âge dans le monde des ornements
– son père était ferronnier décorateur –, Françoise Blanc
devient professeur d’arts plastiques. Elle épouse Jacques
Subes, enseignant de philosophie, lui-même fils du ferronnier
d’art Raymond Subes (1891-1970)5. Tout refaire scrupuleusement
à l’identique, voilà le programme que les Subes
se fixent de réaliser eux-mêmes. Les papiers peints qu’ils
découvrent, peu à peu, portent presque tous la marque de
Duras, 1772. Ce sont des modèles simples, ornés de figures
répétitives, le plus souvent florales, inspirées en grande
partie des indiennes et des toiles imprimées. Leur dépose
est longue et difficile. Des relevés successifs permettent
néanmoins de reconstituer les motifs. Si un élément vient
à manquer, on se refuse à toute interprétation. Pas d’approximation,
la configuration du moindre dessin est
respectée. C’est dans le corps de bâtiment du XVe que
Françoise installe son atelier. Armée d’une double formation
– École des beaux-arts et Arts Décoratifs de Paris –,
elle retrouve la technique artisanale des cadres lyonnais, en
vigueur au XVIIe. Celle-ci consiste en une armature en bois,
autrefois tendue de soie, aujourd’hui de nylon, qui laisse passer
la couleur. Les motifs sont réalisés au pochoir. La couleur
– qu’elle fabrique elle-même – est étalée à l’aide d’une
racle ; les parties obturées au préalable (au fiel de boeuf) ne
reçoivent pas d’impression. Autant de cadres que de coloris
(quinze au maximum), ce qui exige une grande précision
dans les repérages pour faire coïncider les motifs. L’impression
s’effectue sur des «dominos» (feuilles à l’origine de format
45 x 55 cm), collés bout à bout (raboutés), le papier en
rouleaux ne s’étant répandu que vers le milieu du XIXe
siècle.
Ce mode d’exécution permet aussi la séduisante «tontisse»,
aux motifs en relief imitant le velours. Deux papiers de ce
type6, à rinceaux floraux et à fond bleu intense (prusse noirci)
témoignent de la fidélité de la reconstitution et de la qualité
d’exécution. Ailleurs un papier jonquille éclatant, très XVIIIe,
ou un autre avec un dessin de fines branches sur un fond
vert étonnamment vif, révèle l’adresse de Françoise Subes
pour l’obtention du coloris souhaité.
La technique des cadres lyonnais convient autant aux tissus
qu’aux papiers peints. Tentures et couvre-lits de treize pièces
d’habitation ont pu être ainsi imprimés.
Cette activité va se poursuivre au-delà des besoins domestiques
de Saint-Pandelon. Françoise Subes entreprend des
recherches et se constitue une collection personnelle, base
de ressources où elle va puiser pour proposer aujourd’hui
près de quatre-vingts modèles différents.
Son goût de la perfection et son tour de main irréprochable
lui assurent rapidement un nom dans les monuments historiques,
les musées et les châteaux. La liste des commanditaires
est longue, en France, à l’étranger : Petit hôtel
Labottière à Bordeaux (voir page ??), Maison Louis XIV
à Saint-Jean-de-Luz, château de Viven à Thèse (près de Pau),
château d’Abzac, musée des arts décoratifs de Bordeaux,
Ancien Evêché d’Agen, Hôtel du Conseil Général du Lotet-
Garonne, château Figeac à Saint-Émilion, château de
Saché (Musée Balzac) en Indre-et-Loire, château Pommard
en Côte d’Or…
5. Raymond Subes a
laissé en France des
oeuvres majeures
comme la chaire de
la cathédrale de
Rouen, la grande
grille du narthex de
l’église de Saint-
Germain-des-Prés,
les lampadaires du
pont du Carrousel à
Paris, le tombeau du
maréchal Lyautey
aux Invalides et, à
Bordeaux, le
monumental portail
de la Faculté des
sciences (1958).
6. Caractéristique
d’une production
anglaise qui
commence au début
du XVIIIe siècle et fait
fureur en France à
partir de 1753.
9 • le festin #60 •

 

Toutes ces déconvenues ont eu pour effet d’aiguiser l’énergie
du couple. Par la suite, Françoise Subes ira même jusqu’à
braver sur des chantiers de démolition les mâchoires avides
des bulldozers pour sauver quelques vestiges de papiers
anciens qu’on lui a signalés.
Une châtelaine-artiste
Baignée dès son plus jeune âge dans le monde des ornements
– son père était ferronnier décorateur –, Françoise Blanc
devient professeur d’arts plastiques. Elle épouse Jacques
Subes, enseignant de philosophie, lui-même fils du ferronnier
d’art Raymond Subes (1891-1970)5. Tout refaire scrupuleusement
à l’identique, voilà le programme que les Subes
se fixent de réaliser eux-mêmes. Les papiers peints qu’ils
découvrent, peu à peu, portent presque tous la marque de
Duras, 1772. Ce sont des modèles simples, ornés de figures
répétitives, le plus souvent florales, inspirées en grande
partie des indiennes et des toiles imprimées. Leur dépose
est longue et difficile. Des relevés successifs permettent
néanmoins de reconstituer les motifs. Si un élément vient
à manquer, on se refuse à toute interprétation. Pas d’approximation,
la configuration du moindre dessin est
respectée. C’est dans le corps de bâtiment du XVe que
Françoise installe son atelier. Armée d’une double formation
– École des beaux-arts et Arts Décoratifs de Paris –,
elle retrouve la technique artisanale des cadres lyonnais, en
vigueur au XVIIe. Celle-ci consiste en une armature en bois,
autrefois tendue de soie, aujourd’hui de nylon, qui laisse passer
la couleur. Les motifs sont réalisés au pochoir. La couleur
– qu’elle fabrique elle-même – est étalée à l’aide d’une
racle ; les parties obturées au préalable (au fiel de boeuf) ne
reçoivent pas d’impression. Autant de cadres que de coloris
(quinze au maximum), ce qui exige une grande précision
dans les repérages pour faire coïncider les motifs. L’impression
s’effectue sur des «dominos» (feuilles à l’origine de format
45 x 55 cm), collés bout à bout (raboutés), le papier en
rouleaux ne s’étant répandu que vers le milieu du XIXe
siècle.
Ce mode d’exécution permet aussi la séduisante «tontisse»,
aux motifs en relief imitant le velours. Deux papiers de ce
type6, à rinceaux floraux et à fond bleu intense (prusse noirci)
témoignent de la fidélité de la reconstitution et de la qualité
d’exécution. Ailleurs un papier jonquille éclatant, très XVIIIe,
ou un autre avec un dessin de fines branches sur un fond
vert étonnamment vif, révèle l’adresse de Françoise Subes
pour l’obtention du coloris souhaité.
La technique des cadres lyonnais convient autant aux tissus
qu’aux papiers peints. Tentures et couvre-lits de treize pièces
d’habitation ont pu être ainsi imprimés.
Cette activité va se poursuivre au-delà des besoins domestiques
de Saint-Pandelon. Françoise Subes entreprend des
recherches et se constitue une collection personnelle, base
de ressources où elle va puiser pour proposer aujourd’hui
près de quatre-vingts modèles différents.
Son goût de la perfection et son tour de main irréprochable
lui assurent rapidement un nom dans les monuments historiques,
les musées et les châteaux. La liste des commanditaires
est longue, en France, à l’étranger : Petit hôtel
Labottière à Bordeaux (voir page ??), Maison Louis XIV
à Saint-Jean-de-Luz, château de Viven à Thèse (près de Pau),
château d’Abzac, musée des arts décoratifs de Bordeaux,
Ancien Evêché d’Agen, Hôtel du Conseil Général du Lotet-
Garonne, château Figeac à Saint-Émilion, château de
Saché (Musée Balzac) en Indre-et-Loire, château Pommard
en Côte d’Or…
5. Raymond Subes a
laissé en France des
oeuvres majeures
comme la chaire de
la cathédrale de
Rouen, la grande
grille du narthex de
l’église de Saint-
Germain-des-Prés,
les lampadaires du
pont du Carrousel à
Paris, le tombeau du
maréchal Lyautey
aux Invalides et, à
Bordeaux, le
monumental portail
de la Faculté des
sciences (1958).
6. Caractéristique
d’une production
anglaise qui
commence au début
du XVIIIe siècle et fait
fureur en France à
partir de 1753.
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Recherches Landes
3 Saint Pandelon 10p 12/10/06 11:41 Page 9
Saint-Pandelon,
histoire ouverte
Appelant une maîtrise
constante, vouée à un
programme impérieux, la
démarche de Françoise Subes
a fait de son lieu de vie une véritable
oeuvre d’art, mais n’a-telle
pas en retour jugulé sa
propre créativité… Dans la
cuisine, un grand tableau à
l’huile, au couteau, attire l’attention.
C’est un fruitier où
des poires mûrissent. À l’étage,
une toile de plus petit format se dérobe presque au regard :
les ombres portées, accentuées, attestent la fascination de
l’artiste pour la lumière du midi. Et l’on se dit que ces natures
mortes ont bien du caractère et que c’est peut-être dommage
de n’avoir pas persisté. « Cette maison est le produit d’une
histoire » aime-t-elle à dire, « rien d’une création personnelle
».
Ce renoncement, elle ne semble toutefois pas le regretter.
Son expérience s’est enrichie de recherches passionnées, de
contacts précieux et elle est heureuse aujourd’hui, en
montrant son château, de témoigner de cet accomplissement
peu commun. Car Saint-Pandelon n’est pas tout à fait
comme les autres demeures historiques. De cet esprit d’accueil
– la cuisine servait autrefois à l’hébergement des pèlerins
de Saint-Jacques-de-Compostelle –, le château a gardé
mémoire. Au-delà de sa particularité décorative, chaque pièce
vibre d’une présence singulière, les lieux sont « habités ».
«C’est parce que je vis bien avec mes fantômes », dit
Françoise Subes, amusée. Mais en dépit de la reconstitution
historique, voulue la plus fidèle possible, la marque d’une
entreprise pionnière reste partout inscrite. La patine du temps
est ici réactive, voire rebelle. Est-ce l’esprit papier peint dont
parle l’historien Henri Van Lier ? Le caractère artisanal de
la facture, les couleurs turbulentes, les motifs qui «trouent»
le mur et rendent l’imagination vagabonde ? Cette vitalité,
Françoise Subes a su bien la capter et la faire perdurer. Effet
d’une personnalité.
L’oeuvre titanesque qu’elle signe avec son mari (aujourd’hui
décédé) apporte également une belle contribution à la
science. Le talent d’Édouard Duras, tombé dans l’oubli, est
à nouveau mis au jour. Significatif des goûts d’une époque,
l’ensemble des revêtements de Saint-Pandelon permet de
restituer un pan de la mode en province à la fin du XVIIIe7.
L’efficacité de sa méthode a permis l’« invention » (au sens
latin de «découverte») des papiers peints au plus juste.
Maîtrise virtuose de savoir-faire, ténacité, constance qui honorent
les grands chercheurs, sagacité dans l’expertise, tout
«l’oeuvre» de Françoise Subes réside en ces talents. +
Le château des Évêques est une demeure privée qui ne se visite pas.
• le festin #60 • 10
Françoise Subes
entreprend des
recherches et se
constitue une
collection personnelle,
base de ressources où
elle va puiser pour
proposer aujourd’hui
près de quatre-vingts
modèles différents
7. Généralement,
l’usage des papiers
peints se cantonnait
aux pièces intimes ;
dans les salles de
réception, on leur
préférait boiseries
et gypseries.
Saint-Pandelon,
histoire ouverte
Appelant une maîtrise
constante, vouée à un
programme impérieux, la
démarche de Françoise Subes
a fait de son lieu de vie une véritable
oeuvre d’art, mais n’a-telle
pas en retour jugulé sa
propre créativité… Dans la
cuisine, un grand tableau à
l’huile, au couteau, attire l’attention.
C’est un fruitier où
des poires mûrissent. À l’étage,
une toile de plus petit format se dérobe presque au regard :
les ombres portées, accentuées, attestent la fascination de
l’artiste pour la lumière du midi. Et l’on se dit que ces natures
mortes ont bien du caractère et que c’est peut-être dommage
de n’avoir pas persisté. « Cette maison est le produit d’une
histoire » aime-t-elle à dire, « rien d’une création personnelle
».
Ce renoncement, elle ne semble toutefois pas le regretter.
Son expérience s’est enrichie de recherches passionnées, de
contacts précieux et elle est heureuse aujourd’hui, en
montrant son château, de témoigner de cet accomplissement
peu commun. Car Saint-Pandelon n’est pas tout à fait
comme les autres demeures historiques. De cet esprit d’accueil
– la cuisine servait autrefois à l’hébergement des pèlerins
de Saint-Jacques-de-Compostelle –, le château a gardé
mémoire. Au-delà de sa particularité décorative, chaque pièce
vibre d’une présence singulière, les lieux sont « habités ».
«C’est parce que je vis bien avec mes fantômes », dit
Françoise Subes, amusée. Mais en dépit de la reconstitution
historique, voulue la plus fidèle possible, la marque d’une
entreprise pionnière reste partout inscrite. La patine du temps
est ici réactive, voire rebelle. Est-ce l’esprit papier peint dont
parle l’historien Henri Van Lier ? Le caractère artisanal de
la facture, les couleurs turbulentes, les motifs qui «trouent»
le mur et rendent l’imagination vagabonde ? Cette vitalité,
Françoise Subes a su bien la capter et la faire perdurer. Effet
d’une personnalité.
L’oeuvre titanesque qu’elle signe avec son mari (aujourd’hui
décédé) apporte également une belle contribution à la
science. Le talent d’Édouard Duras, tombé dans l’oubli, est
à nouveau mis au jour. Significatif des goûts d’une époque,
l’ensemble des revêtements de Saint-Pandelon permet de
restituer un pan de la mode en province à la fin du XVIIIe7.
L’efficacité de sa méthode a permis l’« invention » (au sens
latin de «découverte») des papiers peints au plus juste.
Maîtrise virtuose de savoir-faire, ténacité, constance qui honorent
les grands chercheurs, sagacité dans l’expertise, tout
«l’oeuvre» de Françoise Subes réside en ces talents. +
Le château des Évêques est une demeure privée qui ne se visite pas.
• le festin #60 • 10
Françoise Subes
entreprend des
recherches et se
constitue une
collection personnelle,
base de ressources où
elle va puiser pour
proposer aujourd’hui
près de quatre-vingts
modèles différents
7. Généralement,
l’usage des papiers
peints se cantonnait
aux pièces intimes ;
dans les salles de
réception, on leur
préférait boiseries
et gypseries.
3 Saint Pandelon 10p 12/10/06 11:41 Page 10

 

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Le blog de Roseline Giusti - dans Articles presse (Magazines)
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